Lire Claro ::: une expérience unique

Un puzzle
« À l’écriture, une fois ma mère incinérée, la tempête assagie et ma vue redevenue normale, je me remis ; ici, je dois une précision : j’écris depuis que je sais écrire, dès que j’ai su former une phrase, le désir et la nécessité me sont venus d’occuper – dans tous les sens du terme – ladite phrase, puis, très vite, d’y établir mes quartiers, sans pour autant me sentir l’hôte bienvenu de cette drôle de caserne, et d’y gesticuler à la faveur de la nuit, de décrocher les cadres, dégonder les portes, dévisser les radiateurs, de n’y dormir que d’un œil, en énergumène, bref, de tout mettre en oeuvre pour que le bâti de la phrase s’habitue au saccage ; »
J’ai eu la grande chance de recevoir Des milliers de ronds dans l’eau, le dernier ouvrage autofictionnel de Claro publié chez Actes Sud lors de la dernière masse critique. Un ouvrage que je voulais découvrir et dont j’attendais beaucoup. Car j’ai déjà lu Claro et ses différents travaux – écriture ou traduction, sont de grande qualité. Son écriture est unique, son travail sur la langue est reconnu. Car Actes Sud est un gage de qualité littéraire. Car écrire devient de plus en plus une nécessité. Vous l’avez compris j’étais impatient.
Accrochez vos ceintures et en route pour un grand voyage qui débute en plein hiver fin 1999 avec Lothar et Martin, les deux tempêtes qui dévastèrent la France et l’Europe. Elles sont un déclic pour Claro. « La transparence des choses s’imposa à moi », et donc Claro nous fait revisiter son passé. Entre obsessions, souvenirs et impressions, Claro y explore le deuil, le poids de l’héritage familial, la puissance du langage et la manière dont les traces du passé façonnent le présent. le livre ne suit pas une trame classique. Structuré en quatre parties, il avance par fragments, à la manière d’un puzzle où chaque sensation, souvenir, réminiscence ou fulgurance finit par trouver sa place. Les motifs récurrents apparaissent sous différentes formes, créant un écho hypnotique entre les pages. Un régal.
L’amour de la langue
« Ce qui se passait, pensai-je alors, relevait de la dévoration, et donc, me dis-je naïvement, de l’amour quand ce dernier accomplit son lent travail de sangsue, un amour dévoré-dévorant, à visée purement nutritive, affranchi des finasseries sentimentales, le soupirant cessant de faire le zouave autour du calice frémissant pour se risquer dans les plis rougis de l’objet désiré, s’enfoncer dans la marmelade convolutée de sa grande gueule avant de s’abandonner à la fascination de son suçoir, à sa grande indifférence carnivore. »
Le style de Claro est immédiatement reconnaissable : une prose poétique et musicale, sensorielle, dense et très littéraire, qui joue avec les codes, la syntaxe et le rythme, créant une immersion totale pour le lecteur si celui-ci accepte de lâcher prise et de lui consacrer la totale disponibilité de son cerveau. Claro aime la langue et ça se voit, ça se ressent dans la façon unique qu’il a de tordre les mots pour mieux les explorer.
Il se questionne sur la mémoire et la transmission, deux thématiques omniprésentes. Comme je l’écrivais plus haut, le lecteur est invité à accepter une forme de vertige, à se perdre dans un labyrinthe littéraire hypnotique, à se laisser porter par la beauté et la fluidité du texte. Tout est à souligner…
Oui c’est dense, oui c’est exigeant, mais qu’est-ce que c’est bon !
Un régal
« Au seuil de tout livre, j’entrevois d’autres livres, ils dansent au loin sans penser à rien, sans rien penser, dans un coin inexploré de ma tête, feignant de n’avoir besoin ni de moi ni de mes hantises, ils sont comme des banquises qui passent, des épaves promises à d’insoupçonnables trajectoires ; »
Ouvrir Des milliers de ronds dans l’eau, c’est accepter une lecture exigeante, extrêmement littéraire, hypnotique, c’est faire un voyage très évocateur dans le temps, dans la tête de l’auteur, dans les méandres de son cerveau, c’est aimer les longues phrases, c’est vibrer avec la poésie et la musique des mots, c’est en apprendre, c’est une expérience unique vous dis-je.
Lire Claro, c’est s’immerger dans un fleuve de mots, c’est accepter le vertige et se laisser porter.
Bref, j’ai lu Claro ::: encore une fois j’ai été emporté et je me suis régalé.
Foncez !
Merci Actes-Sud et Babelio, merci Masse Critique et surtout merci Claro


