
L’abîme et l’espérance
Un héritage : 30 pages écrites en février 1919 par Charles, l’arrière-grand-père d’Anne Percin, que son père lui remet après la mort de son oncle typographe. Et un mystère : pourquoi les a-t-il écrites ? Et surtout qui est Eugénie, cette inconnue de la mémoire familiale et premier mot du cahier ? Eugenie sous les bombes est la version augmentée, la version dépliée du texte de Charles.
« La fois que j’aime le mieux, dit Dieu, c’est l’Espérance. »
Échapper à la mort
Eugénie et Charles sont deux enfants de la campagne vosgienne. Lui est instituteur, elle est servante. Tous deux sont célibataires, croyants, attachés à leur terre tout en recherchant à s’extraire de leur milieu. Ils se rencontrent tardivement lors du mariage du frère de Charles. Parents de cinq enfants, leur vie est traversée par les secousses de l’Histoire. Et puis par la grave maladie d’Eugénie contre laquelle ils vont tout tenter.
À Paris, Charles se démène pour trouver un médecin spécialiste, un chirurgien, un traitement « car si on savait ce que l’avenir nous réserve, on ne ferait rien ». Il applique « la théorie du quart d’heure de plus. » Chaque petite victoire est un miracle supplémentaire.
« Il faut pour écrire, être maintenu dans une confortable insatisfaction. Il faut aussi, pour raconter une histoire, que le temps passe. Beaucoup de temps. Il faut l’oubli, pour qu’il y ait souvenir. Sinon, le passé n’est qu’un présent perpétuel, la torture de Sisyphe. »
Écrire entre les lignes
Anne Percin transforme un matériau minuscule en un récit d’une remarquable ampleur. Elle éclaire les silences familiaux, conte ces destins singuliers, avec en arrière-plan la laïcisation des institutions, l’omniprésence de la religion et la Première Guerre mondiale qui n’est ici qu’un décor.
On oublie rapidement que tout est parti d’une trentaine de pages manuscrites. Elle ne cherche jamais à distinguer ce qui relève du manuscrit et de sa propre imagination. Les deux se fondent avec un tel naturel que le lecteur cesse rapidement de vouloir démêler le vrai du vraisemblable.
L’écriture est précise, sans emphase inutile. On ressent l’angoisse et le refus de céder à l’inéluctable. Même si le récit prend la forme d’une tragédie – on sait qu’Eugénie va mourir, l’écrivaine réussit à nous passionner. Elle impulse une intensité et une vitalité folle au fil des pages.
« Car oui, il y a bien un suspense, dans les tragédies. Ça s’appelle la vie. »
Comment ne pas penser à Laurent Mauvignier ou encore Jean-Paul Dubois. À partir de l’intime, Anne Percin tisse un roman universel et au souffle puissant. Eugénie sous les bombes n’est « pas l’histoire de ma famille. C’est l’histoire de l’écriture, de comment on devient écrivain. Pour tromper la mort. » Peu à peu, le livre cesse d’être seulement le récit d’Eugénie et Charles. Derrière cette enquête familiale se dessine une magnifique réflexion sur ce qui pousse à écrire et sur la manière dont la littérature naît précisément là où les archives se taisent.
Eugénie sous les bombes est publié aux éditions Buchet-Chastel


