
Un roman qui danse entre lumière et profondeur
Héloïse Guay de Bellissen, déjà remarquée pour ses romans singuliers (Le Roman de Boddah, Les enfants de chœur de l’Amérique), aime explorer les marges et les figures iconiques à travers des voix inattendues. Sous sa plume, la biographie prend des airs de confidence et de fête, oscillant entre l’ombre et la lumière comme une chanson d’Elvis au crépuscule. Le King et le Prophète n’est pas une simple évocation du destin hors norme d’Elvis Presley, mais une méditation vibrante sur la création, ses fulgurances et ses abîmes.
« Je découvre alors un nouveau monde, celui de l’intertextualité, et d’une sorte d’herméneutique preslienne. J’apprends qu’on appelle les annotations manuscrites dans un livre tapuscrit des marginalia : elles sont situées entre le corps du texte et le bord de la feuille. Ce sont des réflexions, des gloses, des accolades, des dessins, des soulignements, mais surtout elles montrent le chemin entre la plume de l’écrivain et celle du lecteur. »
Un pari narratif audacieux : la voix du jumeau disparu.
Il fallait oser : confier la narration à Jesse, le frère jumeau d’Elvis, mort-né quelques minutes avant lui. Ce choix donne au roman une tonalité unique, à la fois légère et pleine de gravité, comme si l’ombre du King murmurait à l’oreille du lecteur. À travers ce regard d’outre-tombe, l’autrice revisite les grands moments de la vie d’Elvis, reliant chaque étape à une phrase du Prophète de Khalil Gibran, ce petit livre de sagesse qui a accompagné le chanteur tout au long de son existence. Le roman navigue habilement entre la réalité documentée, les élans poétiques et les digressions philosophiques, sans jamais perdre le lecteur. Cette construction donne au texte une dynamique singulière, où chaque chapitre résonne comme une nouvelle variation autour du mythe Elvis.
« Vous savez, mon frère était du genre à se laisser porter, il savait convoquer la chance c’est vrai, mais la plupart du temps il n’était vraiment maître de son destin. »
Écriture simple, messages puissants
La simplicité apparente de l’écriture nous étonne. Les phrases claquent, souvent courtes, parfois insolentes ou impertinentes, toujours pleines d’humour et de tendresse. Toutefois, sous cette légèreté affleure une réflexion profonde sur la quête de sens, la solitude des étoiles, la fragilité de la création. Héloïse Guay de Bellissen réussit le pari de faire passer des messages universels sans jamais sombrer dans le pathos, ni l’intellectualisme sentencieux.
« A vingt-deux ans, mon frangin sortait cette famille de son trou, grâce à la musique et avec elle il déracinait l’arbre généalogique entier pour le planter ailleurs. »
Une ode à la musique et à la spiritualité
Au fil des pages, la musique et la spiritualité s’entrelacent. La spiritualité, véritable fil rouge du roman, éclaire les choix d’Elvis, nourrit son art et façonne sa légende. Elle fait de lui un artiste habité, en quête de sens, dont la fragilité bouleverse autant qu’elle fascine. On découvre un Elvis perdu dans un monde trop vaste, accroché à sa Maman ou M’man comme l’appelle Jesse, à ses chansons, et surtout à ce livre de Khalil Gibran qu’il annote, relit, offre à ses proches. L’autrice parvient à rendre palpable cette fusion entre le rock’n’roll et la sagesse orientale, cette manière qu’a le King de chercher, dans la poésie, une boussole pour traverser la tempête.
« Personne n’y pense jamais, mais il faut être malade pour créer. On est pris à la gorge par une idée qui se doit de devenir une histoire, puis un texte, puis un livre. Et tout ça, au départ, est lové dans le cœur, puis la tête, puis les mains, et puis tous les organes vitaux sont peu à peu touchés. On respire livre, on pense livre, on dort livre, on vit livre. »
Notre prophète littéraire
Le King et le Prophète est une ode vivifiante, pleine de grâce et d’humour, à la puissance de la littérature et de la musique. On a le sentiment de croiser un Elvis plus vrai, plus fragile, plus lumineux que jamais. L’écriture est sensorielle et vraie, poignante et généreuse, sensible et douloureuse. Le lecteur est embarqué dans une aventure humaine. Il tourne la dernière page le cœur un peu serré, le sourire aux lèvres, avec l’envie de réécouter Elvis et de relire Gibran, comme si ces deux voix, si différentes, se répondaient à travers le temps.
Héloïse Guay de Bellissen s’impose comme « notre prophète littéraire », capable de faire danser les mots et les destins et de nous rappeler que, parfois, un simple livre peut changer le cours d’une vie.
À lire en écoutant Can’t Help Falling in Love pour laisser résonner longtemps la voix du King et celle, tout aussi singulière, de son autrice. Vous ne serez pas déçu.
Le King et le prophète est disponible aux éditions Rivages.


