Leur âme au diable – Marin Ledun

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Leur âme au diable - Marin Ledun

Comme je vous indiquais récemment dans l’interview de Marin Ledun, j’étais en train de lire son dernier roman, leur âme au diable paru aux éditions Gallimard dans la fantastique collection Série Noire.

Je l’ai terminé il y a une semaine environ. Le temps de la chronique est arrivé.

Pour les plus pressés, je vous offre la conclusion de cette dernière :

Vous l’avez compris je suis conquis. Leur âme au diable est un beau coup de cœur tant le travail de Marin Ledun est documenté. Sa plume efficace imprègne un rythme haletant et offre ainsi une intrigue ultra rythmée. Les plus de 600 pages en paraissent 200, elles se tournent sans s’en apercevoir.

A l’instar de la cigarette, l’addiction du lecteur est totale. Marin Ledun vous enfume avec brio de bout en bout.

« Mon métier consiste à falsifier, manipuler, abuser, tricher, corrompre pour vendre le plus de cigarettes possible et m’enrichir. Je ne sais faire que cela. »

Un drôle de business

Tout démarre avec le braquage au Havre le 28 juillet 1986 de deux camions citernes remplis d’ammoniac liquide destiné à une usine de cigarettes. 7 morts, 1 femme disparue, une quantité astronomique de liquide envolée.

Marin Ledun brosse à partir de cet événement plus de 20 ans d’enquête des officiers de police judiciaire Nora et Brun, déterminés à retrouver les coupables. Du Havre jusqu’en Serbie en passant par l’Assemblée nationale et les cabinets de conseil parisiens, le circuit de F1 de Monaco, l’Italie ou l’Espagne, le lecteur suit David Bartels, Sophie Calder, Anton Muller respectivement lobbyiste, proxénète et homme de main.

Les policiers investiguent, analysent, traquent. Ils font souvent du surplace mais jamais ne baissent les bras. Qui est ce fameux homme mystère qui tue ? Ou se cache-t-il ?

Dans le même temps, les magnats de la nicotine ne sont pas en manque d’idées pour promouvoir leur marque, vanter la liberté de fumer et vous inciter à acheter leurs produits.

Palpitant, haletant, glaçant. Le lecteur cogite énormément.

« L’industrie du tabac dénonce officiellement la contrebande mais elle en est directement à l’origine. Les documents internes de la société française BRS Conseil dont le principal client est European G. Tobacco, rendus publics par décision de justice, ont révélé l’organisation de réseaux de contrebande dans différents pays européens et des Balkans (Serbie, Montenegro, Albanie, Kosovo), considérant cette contrebande comme partie intégrante de leurs activités afin d’accroître leurs profits. »

Tout est permis !

Marin Ledun met en exergue les us et coutumes des fabricants mondiaux de cigarettes prêt à tout pour imposer leur marque, être vus et se révéler incontournables. Il réalise un vrai travail d’information et affiche au grand jour le recours aux méthodes mafieuses. Il ose, il illustre, il écrit. Sans asséner sa vérité, sans dénoncer au sens littéral du terme, il pousse a minima le lecteur à s’interroger.

Tous les coups sont en effet permis pour contourner la loi Evin par exemple, que cela soit la corruption des hommes politiques, pots de vin et dessous de table, ou l’usage intensif du lobbying. Les exemples sportifs sont particulièrement marquants : les grands groupes sont des sponsors majeurs des écuries de F1, s’affichent sur les panneaux publicitaires ou sur les tenues des playmates.

Plus inquiétant et pour autant réel, la contrebande est une méthode phare. Comme la citation ci-dessus le démontre, elle est directement liée, plus ou moins ouvertement, aux magnats de la nicotine et à l’utilisation de méthodes pour le moins « douteuses ».

Le rôle de Anton Muller est parfaitement décrit. Ses activités vous glaceront voire vous terrifieront. Crimes organisés, extorsion, tabassage en règle, extorsion… un véritable homme de basses œuvres comme les films en sont légion.

De là à généraliser avec le « tous pourris »… je ne franchirai jamais ce pas, et vous recommande d’en faire de même.

La morale ? L’argent coûte que coûte ! Car tout le monde y est gagnant… Etat et Industriels…

« Que ce soient les Iraniens, les Basques ou l’Action directe de la bande de Rouillan, le terrorisme engendre un sentiment de peur dans la durée. Or, le marketing, qui est devenu un outil indispensable pour promouvoir nos produits, se nourrit de deux choses, le sexe et la peur. La peur fait vendre, monsieur le président, c’est un fait. »

Réaliste et addictif

Marin Ledun m’a replongé dans mon enfance. Il est vrai « qu’à l’époque », on fumait n’importe où, on montrait des personnages publics en train de fumer (qui n’a pas souvenir de Jacques Chirac la cigarette au bec…). Marlboro était un sponsor incontournable des circuits de sports mécaniques. Et l’intrigue passe à de nombreuses reprises dans mes chères Landes natales. Merci au passage Marin Ledun pour le clin d’œil répété à Herm.

S’appuyant sur une documentation aussi riche que précise, Marin Ledun nous rend totalement accroc à l’intrigue. Les événements s’enchainent, les phrases sont courtes comme le sont également la plupart des chapitres. L’écriture est sobre, ciselée, sèche, le style est efficace, nerveux. Les personnages ne laissent pas indifférents.

J’ai eu l’impression de me retrouver dans un 24h chrono. J’imagine assez aisément d’ailleurs le portage en série. Leur âme au diable s’y prête totalement, et sa récente récompense à Quais du Polar en témoigne. Entièrement mérité.

C’est du lourd, c’est violent, c’est un vrai roman noir comme je les aime. En toute objectivité, je reconnais qu’il y a certes de très rares longueurs et passages que j’ai survolés. Logique vu le pavé mais loin d’être perturbant. Tout est superbement maîtrisé et fluide.

Vous l’avez compris je suis conquis. Leur âme au diable est un beau coup de cœur tant le travail de Marin Ledun est documenté. Sa plume efficace imprègne un rythme haletant et offre ainsi une intrigue aussi rythmée que passionnante. Les plus de 600 pages en paraissent 200, elles se tournent sans s’en apercevoir.

A l’instar de la cigarette, l’addiction du lecteur est totale. Marin Ledun vous enfume avec brio de bout en bout. Chapeau l’artiste !

Je recommande fortement.

5/5

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