
Des choses qu’on ne dit pas
« On » efface les noms, les frontières entre les individus, absorbe chacun dans le collectif, transforme le « je » en organe unique. le « je » n’a plus droit de cité. « On » est fusionnel, étouffant. « On est ensemble, un seul grand corps. » Frères, sœurs, cousins, cousines, enfants, « on fait partie d’une grande famille. » Nous aussi interroge les liens familiaux vus de la place des enfants.
« On se dit qu’on aurait fait pareil, on aurait résisté contre l’occupant, contre les nazis, la Gestapo, les collabos, on a ça dans le sang, depuis toujours on est du bon côté, celui de la culture et de la liberté. »
Voix collective
« On » appartient à une famille bourgeoise, à l’éducation très conventionnelle, très catholique. On passe ses vacances dans un château. On est une famille unie, aux bonnes manières et à l’éducation parfaite, du moins la meilleure possible. Tout semble dire qu’on est chanceux. Et pourtant, est-ce réellement le cas ?
Ce choix indéfini du « on » n’a rien d’anodin. Il interdit les voix singulières qui rompraient l’unité. le lecteur écoute ainsi une parole collective sans savoir qui la porte. Une seule chose importe : c’est bien la voix d’un enfant qui s’exprime derrière ce « on ». Avec ses ellipses, il laisse affleurer tout ce qui ne peut ou ne veut pas être dit dans la famille, ces non-dits qui maintiennent l’ordre, protègent l’image et dissimulent les violences. Il est sans cesse confronté à une tension entre inclusion et dépossession, un malaise qui grandit au fil des pages face à l’aveuglement intérieur de la famille.
« On se déteste, on se rejette, on est l’envers les unes des autres. On se dénigre, on se dénie, on se renie, mais si on nous attaque, on reste alliés, si l’un de nous est blessé, on fait corps »
Fragmentation
La structure du roman est elle-même marquante. le texte est composé d’une centaine de très courts chapitres de deux pages maximums qui agissent comme des pièces de puzzle à assembler. Ces fragments obligent le lecteur à recomposer lui-même la mémoire familiale. le roman ne livre jamais un récit continu ; il avance par rapprochements, par réminiscences, comme fonctionne souvent la mémoire traumatique.
L’écriture est ciselée et profondément incarnée. Elle donne un poids physique aux gestes, aux silences et aux regards sans jamais chercher l’effet spectaculaire. Anne Godard construit ses phrases par accumulation. Les verbes, les groupes nominaux et les adjectifs s’enchaînent jusqu’à produire une forme de ressassement qui mime l’enfermement familial. Les phrases sont longues, amples, parfois poétiques. le récit progresse par touches successives jusqu’à révéler la violence.
« C’est trop tard, on n’a rien dit, c’étaient les mots qui pouvaient tout faire sauter. »
Chez Anne Godard, le « on » protège autant qu’il enferme. Il soude la famille tout en empêchant chacun d’exister pleinement. Avec une construction d’une remarquable précision et une écriture aussi exigeante que sensible, Nous aussi préfère dire les silences plutôt que les expliquer. de cette retenue naît la puissance.
Nous aussi est publié aux éditions Actes Sud


