
Ce que peuvent les mots
Bienvenue au lycée Aimé Césaire, « normand le lycée, de taille moyenne, berceau du patient zéro, établissement ni d’hypercentre ni de la pampa plouc, un bon vieux gros bahut déclassé de zone périurbaine ». Une épidémie étrange, le Fatum, provoque une aphasie progressive. Il ne touche dans un premier temps que les enseignants, plaçant l’Éducation nationale au cœur d’une crise totale. M. Reverdy, un fonctionnaire du ministère, est envoyé enquêter, notamment dans la classe de Mme Boukary, une professeure énergique. Ce qui se joue est une dystopie engagée, drôle, inventive et très intelligente.
« Selon les experts qui défilaient en ligne, à la radio et sur les plateaux télé, le langage n’était peut-être pas définitivement perdu, mais il stagnait quelque part, dans une zone mystérieuse du cerveau, une sorte de marais ombreux dont rien ne parvenait plus à l’extraire. »
Laboratoire littéraire
Le dispositif est particulièrement habile : tandis que le Fatum raréfie les mots jusqu’à les réduire à un simple « poï » à l’intérieur du récit, Caroline Hinault les multiplie à sa surface. Prose, poésie, théâtre, oralité adolescente, langue administrative : le roman devient lui-même le laboratoire de ce qu’il défend. À mesure que ses personnages risquent de perdre le langage, le livre en éprouve toutes les ressources. Car le Fatum ne menace pas seulement la parole. Avec elle vacillent la possibilité de transmettre, celle d’interpréter et, finalement, celle de penser ensemble.
Le dispositif dystopique aurait pu conduire au catastrophisme. Caroline Hinault lui préfère une tendresse lucide, une foi indéfectible dans la capacité des enseignants à croire en leurs élèves et à tenir bon, même lorsque tout se dérobe.
« Mais la littérature n’est pas une science exacte. Et lire un texte, c’est toujours l’interpréter avec sa singularité. L’interprétation, vous verrez, c’est l’un des trésors de l’existence. »
Le revers de l’énergie
Le dispositif a aussi ses limites : des métaphores attendues (le virus comme allégorie de la crise du langage), des personnages un peu trop archétypaux (la professeure héroïque, le fonctionnaire désabusé), des scènes qui sentent le manifeste plus que le roman. Quand la satire devient trop appuyée, le propos trop démonstratif, le lecteur peut décrocher.
Mais cette démesure fait aussi son énergie. L’humour et le panache traversent le livre. On y trouve autant « La meuf est une tornade », « Donc là madame, vous allez nous demander d’extraire du jus d’orange de du Bellay ? » que
« Madame, honnêtement c’est une belle galère,
Mais je vais essayer de faire v’la mon Molière,
Sans respecter la règle, si vous me permettez,
Du « e » muet ou pas, c’est bien trop compliqué. »
La littérature n’est plus alors un patrimoine à révérer mais une langue dont les élèves peuvent à leur tour s’emparer.
« Disons que dans le fond, j’espère aussi transmettre les outils nécessaires pour que chacun puisse situer les coordonnées de son être sur la grande carte de l’existence… alors que ces coordonnées se déplacent sans cesse. »
Ode au langage vivant
Par sa liberté formelle, Ce qui se joue m’a parfois rappelé le Jardin dans le ciel de Romain Potocki. Même goût du mélange, du grave et du burlesque, même refus de laisser la littérature s’enfermer dans une forme sage. Surtout, les deux romans partagent une confiance : la jeunesse n’est pas un public à conquérir mais une intelligence à laquelle transmettre.
« Croyez-moi, abdiquer sur la transmission, l’imaginaire, le collectif, poursuit Boukary en la tenant à la culotte, ce serait la vraie défaite. Que nous reste-t-il sinon Mme Sèque ? La vie comme une crise perpétuelle à gérer ? »
Ce qui se joue n’est pas un roman académique parfait. Il est parfois excessif et lourd, parfois brillant, parfois agaçant. Mais il est vivant, jubilatoire et revigorant. Ce qui se joue alors dépasse largement le sort d’une classe ou d’un lycée. C’est notre capacité à nommer le monde, à l’interpréter, à le partager et peut-être, grâce aux mots, à ne pas le subir tout à fait.
Ce qui se joue est publié aux éditions du Rouergue.


