
Le bon grain et l’ivraie
« C’était la France, la nuit du 12 juillet 1998. » C’est la seule phrase qu’Arun Kumar prononcera lors de son procès retentissant. Il avait huit ans lorsqu’il était arrivé en France, adopté par un couple de restaurateurs bourguignons. Aux côtés de Margot et de son père, il découvre la vigne et se passionne pour le vin. Arun possède un palais absolu : il garde en mémoire chaque arôme, chaque nuance et peut reconnaître n’importe quel vin avec une précision qui confine au prodige. de Beaune à New York, en passant par les îles Marquises et Delhi, François-Henri Désérable compose un roman picaresque, à la fois récit d’apprentissage et d’aventure. Le Palais n’est pas seulement l’histoire d’un prodige. C’est celle d’un homme qui tente de transformer son talent en revanche.
« Il évoquerait même une « épiphanie sensorielle à portée métaphysique » et ajouterait qu’il s’était senti naître une deuxième fois, ou plutôt : qu’à cet instant précis, il avait cessé d’être une ébauche, et qu’il avait su d’emblée que le vin serait « sa seule, son unique entéléchie ». »
Le vin comme langage
Une bouteille peut contenir un terroir, le travail d’une famille et la mémoire climatique d’une année. Elle peut également contenir la vanité de celui qui la possède, le désir de celui qui la convoite et le récit collectif qui la transforme en objet d’exception. Qui possède réellement la vérité d’un vin ? le palais du dégustateur ? L’étiquette sur la bouteille ? le récit que l’on se raconte au moment de le boire ? Et comment être sûr de son authenticité ?
Arun est « le roi des dégustateurs » mais son don ne suffit pas. Encore faut-il apprendre à nommer ce qu’il ressent. le vin devient ainsi un langage, avec son vocabulaire, ses codes et ses récits. Car déguster ne consiste pas seulement à reconnaître : il faut encore savoir nommer, raconter et parfois séduire.
« Il suffit parfois d’un seul attribut pour s’extraire de la gangue misérable où croupit l’humanité tout entière. »
L’ivresse du récit
On connaît la gouaille et les qualités de conteur de François-Henri Désérable. Ici, sa générosité refuse la mesure. le récit voyage, accumule les anecdotes et les digressions, multiplie les figures secondaires, invente des histoires alternatives et mêle la précision documentaire à une folle imagination romanesque. On pense à Miguel Bonnefoy, que l’auteur salue d’ailleurs à la dernière page, dans cette même confiance accordée au conte, au voyage et aux pouvoirs de l’invraisemblable.
François-Henri Désérable parle merveilleusement bien du vin. Sans jamais transformer son roman en manuel d’œnologie, il nous fait découvrir les cépages, les méthodes de vinification, les principes de dégustation ou les conditions de conservation.
Les scènes de dégustation, les portraits de collectionneurs et les descriptions du monde du vin sont traversés par une ironie piquante. le procès final donne une autre profondeur au roman : derrière les aventures d’Arun apparaissent des interrogations plus vertigineuses sur l’authenticité et la valeur. Se dessine aussi, plus discrètement, une réflexion sur la fabrication des histoires et sur notre désir d’y croire.
L’écriture est entraînante, sensorielle, souple et profondément immersive. Cette volonté d’emporter constamment le lecteur peut conduire l’écrivain à forcer le trait. La mécanique romanesque devient alors trop visible et le récit éprouve les limites du vraisemblable.
« Écrire, c’est faire le deuil de la perfection. Mais cela, El Baresed ne l’avait pas compris encore, alors il se tenait loin de ces carnets, ouverts sur des pages blanches comme autant de memento scribendi qu’il s’efforçait d’oublier, préférant ses journées à lire ou à flâner dans les rues de la ville et ses soirées devant des matchs de hockey. »
Le Palais est érudit, généreux, parfois excessif et terriblement entraînant. La frontière entre le vrai et le faux ne cesse de se déplacer. On referme ses 416 pages avec le sentiment d’avoir beaucoup appris sans jamais avoir suivi un cours, beaucoup voyagé sans avoir quitté son fauteuil et surtout d’avoir été emporté par un conteur qui connaît la valeur du plaisir.
Enivrez-vous, cultivez-vous, régalez-vous.
Le Palais est paru aux éditions Gallimard.


