
Tistou mon héros, un roman étonnant
Et pourtant c’était mal barré. T’as fumé Benoît ou quoi? Elle doit être bonne ta weed ! Ça marave, poucave, bédave… Walou bâtard t’en es sûr : c’est pas de la littérature comme t’aime. Et puis, une fois l’habitude prise, les préjugés sont tombés un à un. C’est un roman comme on en lit peu. Un texte qui débarque sans prévenir et qui s’installe, page après page, dans un coin de ta tête que t’avais pas prévu d’ouvrir.
Le jardin dans le ciel, c’est pas un récit de plus sur la banlieue. C’est pas une énième chronique sur la galère ou les a priori. C’est une véritable immersion, brute et sublime, dans un monde qu’on croit connaître mais qu’on n’écoute jamais vraiment
« J’étais devenu Tistou par hasard. Tout comme l’autre perché dans le bouquin avait changé de nom pour devenir Bone. Sans faire gaffe. »
Un personnage inoubliable
Tistou. Inoubliable Tistou, ce môme qui fait pousser des fleurs dans le béton avec ses rêves et sa manière d’aimer plus fort que les murs. Tistou, c’est pas juste un personnage : c’est un mythe moderne. Une figure poétique. Celle qui dit que la rage peut cohabiter avec la grâce. Que la résilience peut exister dans les endroits les plus cabossés. Que la volonté terrasse toutes les peurs.
« Mais c’est pas avec la main qu’elle l’a crevé, le type. C’est avec les mots. Les mots, des fois, ça fait bien plus de mal. »
Les piliers de la transformation
Autour de lui, il y a Sophie, la libraire au cœur debout, et tous les habitués zarbis de son antre qui devient refuge. Endroit à part, souvent confessionnal à ciel ouvert. Un décor en bordel organisé, mais qui dit tout. Ici, l’humanité tient autour des livres, et parfois dans une cave avec Suzanne ; souvent dans un mot juste, ou dans un regard qu’on pose là pour dire.
Il y a Moustache, il y a le Gitan et le doc. Et en fil rouge, la mère dans son lit d’hôpital…
« Les trucs qu’on récite, c’est des trucs qu’on connaît pas, en tout cas pas vraiment. Alors que des trucs qu’on dit, c’est… c’est ce qu’on a tout au fond du coffre, planté en plein milieu de l’âme, tu vois ? C’est des textes tellement forts qu’on peut pas les laisser à l’intérieur, ça brûle trop – et alors faut se les arracher du cœur, et les partager. »
Une voix unique
Romain Potocki ne raconte pas, il fait entrer. Il ouvre la porte et te pousse : viens voir. Viens écouter surtout. Parce que Le jardin dans le ciel, c’est du son, du rythme, des silences pleins de sens et des mots qui claquent à hauteur d’humain. 450 pages, et pas une seule fois tu te dis que c’est trop. On lit comme on suit une conversation, portée par un souffle unique, celui de la langue parlée qui n’est jamais appauvrie, au contraire : ici, elle respire, elle vit, elle désarme. On s’y retrouve dans cette banlieue où résonne un « Starfoullah » authentique.
« A lire, Tistou ! C’est à ça que ça sert, les livres. A ne pas finir en cage dans un monde comme celui de Fahrenheit ou de 1984. Un monde où les écrans et le bruit sont partout, jusque dans ces petits « coquillages » dans tes oreilles, à te séparer des autres, à te faire tout oublier, et d’abord toi-même. Un monde où on finit par brûler des livres. »
Les livres
Car c’est aussi ça, Le jardin dans le ciel : une ode aux mots. À leur pouvoir. À leur beauté même quand ils sonnent en verlan, même quand ils grincent ou cognent. Chez Romain Potocki, pas de langage « pauvre », jamais. Il n’y a que des voix pleines, originales, qui méritaient d’être entendues. Et lui, il les laisse parler, avec tendresse, sans pathos, sans fioriture. Le style est simple, ciselé, chaque mot est pesé, chaque phrase frappe juste, chaque clin d’œil littéraire tombe juste. Vous retrouverez Le Petit Prince au côté de Mohammed Dib, de Russel Banks ou de Jacques Lusseyran. Unique, j’te dis.
Le jardin dans le ciel, en vérité, il est aussi étonnant qu’inattendu. On s’attend pas à ce qu’il nous chamboule comme ça. Et pourtant on en sort avec l’envie de relever la tête, de croire encore un peu aux gestes minuscules qui peuvent tout changer. À la beauté qui survit, partout, même la larme à l’œil, au vingt-deuxième étage avec vue sur la mer.
Le jardin dans le ciel est paru aux éditions Albin Michel.


