
Héritage de la mémoire
2002, 2011, 2019, 2025. Entre la France, Moscou et la Kolyma, entre enquête familiale et mémoire collective, Polina Panassenko remonte le fil du silence transmis de génération en génération. A voix haute est un roman sur les silences familiaux, la mémoire héritée et la réhabilitation d’un homme, l’arrière-arrière-grand-père de la narratrice.
« Quand je regarde cette photo, je me sens comme une petite pomme pourrie dans un panier garni. Je suis la descendante d’une famille qui a tout donné pour un pays où je ne vis plus. »
Le théâtre
La narratrice retourne en Russie vivre chez son grand-père pour intégrer la prestigieuse École du Théâtre National. Le point d’ancrage du récit. Avec le Maître et l’Autre-Maître. Aussi craints qu’adorés. Avec ses règles implicites et une majorité de non-dits. Le lieu où l’héritage familial et la politique actuelle se croisent, où le passé et l’actualité résonnent. Une sorte de micro-Russie.
Pourquoi à Moscou y a-t-il des mots que l’on ne peut pas prononcer à voix haute ?
Car il en est de même à la maison. Le grand-père montre par des gestes, mais ne s’exprime qu’a minima. Comme s’il craignait quelque chose. Comme si parler mettait en danger. La narratrice va l’interroger et tenter de décrypter ses silences.
Une photo, puis une simple pièce d’argent. S’ouvre alors une brèche. Derrière les silences du grand-père apparaît une histoire beaucoup plus vaste.
« C’est la nuit. Je regarde ces quatre lignes s’afficher à l’écran et j’ai la sensation d’avoir trouvé la preuve qu’on peut sentir quelque chose qu’on ne sait pas. Souffrir d’une absence qu’on ignore. Je me demande si ce qui est tu dans cet appartement l’est aussi au-delà. Dans l’immeuble, dans la rue, dans la ville, sur tout le territoire. »
La Kolyma
Démarre une enquête vertigineuse. Polina Panassenko transforme une situation concrète, un grand-père qui pose des objets, une petite-fille qui interroge, en expérience littéraire plus vaste : comment entendre ce qui a été tu, comment rendre visible ce qui était caché, comment dire à voix haute toute une mémoire enfouie ?
La langue est vivante, incarnée, en mouvement. L’inverse des principaux interlocuteurs rencontrés. Craintif, taiseux. Avec l’autrice, une remarque drôle peut soudain ouvrir sur une blessure familiale ou une question historique vertigineuse.
Exigeante, elle porte une attention particulière au rythme et aux sonorités. La quête devient alors physique. On ressent la peur, le doute, la détermination. La tension devient palpable. Peu à peu, le lecteur cesse d’observer l’enquête : il la traverse.
La forme est elle aussi singulière. Parfois des extraits réels de dossier, parfois des comptes-rendus oraux, parfois des questions.
« Pourquoi ? Qu’est-ce que ça peut vous faire ? »
L’héritage n’est pas seulement un souvenir sous la plume de Polina Panassenko. C’est une histoire qui continue de vivre dans la famille. A voix haute est un roman fort où cohabitent tendresse et tension, intime et collectif.
Elle ne cherche pas seulement à réhabiliter un homme oublié. Elle interroge ce que les familles transmettent malgré elles, et nous entraîne un peu plus loin dans les silences dont nous héritons.
A voix haute est publié aux éditions de l’Olivier


