
Années 2000. Madjid a quitté le Maroc pour la France pour des études à la Sorbonne et une thèse sur le peintre français Jean-Honoré Fragonard. Il mène une vie précaire et est sans cesse sous la menace d’une expulsion. Debout dans tes rêves raconte la violence d’un exil fondateur et une relation d’amitié franco-marocaine d’une grande beauté.
« Un enfant blanc en larmes, qui s’appelle Gabriel, et un homme arabe de vingt-six ans, assis par terre, à même le trottoir, rue Blanche. C’est louche. Il faut intervenir. A présent, ils sont sept. »
Le regard des autres
Madjid devient baby-sitter de Gabriel, jeune garçon de trois ans, fils de bonne famille. le sésame pour le renouvellement du récépissé de la carte de séjour tous les trois mois. Au fil des pages se dessine une amitié lumineuse entre Madjid et Gabriel, nourrie par la confiance qu’Isabelle, la mère de l’enfant, lui accorde. Un lien improbable qui ne gomme ni les différences de classe ni les blessures, mais qui tient lieu de refuge.
Abdellah Taïa fait preuve d’une grande intelligence dans le regard de sa narration. Ni tout à fait un récit, ni tout à fait une confession, le roman est un espace de parole fragile. Chaque mot paraît porté par une urgence vitale. La violence est partout, sans jamais étouffer l’émotion. L’exil, le désir, la honte, la peur. Tout est exacerbé. Abdellah Taïa expose une voix d’une vulnérabilité extrême, sans jamais tomber dans la plainte.
« Comment survivre en France avec une carte de séjour d’étudiant qui ne m’autorise à travailler que peu d’heures par mois ? »
L’écriture du dénuement
Comme dans toute son œuvre, l’écriture d’Abdellah Taïa est sincère, incarnée, brute, dépouillée de tout ornement superflu. Pas de virtuosité démonstrative, pas d’effet. Rien n’est théorisé. Il fait confiance au lecteur. Si elle peut apparaître minimale en apparence, elle creuse profondément. Souvent les phrases sont courtes, scandées, dictées par une nécessité intérieure plus que par une construction littéraire. Tout est vécu.
Le corps occupe une place centrale. Corps étranger dans l’espace public, corps désirant et désiré, corps surveillé, corps soupçonné. L’écriture devient quasi tactile : on perçoit les tensions, les crispations, les excitations, les élans.
« Je préfère regarder le ciel ou bien le plafond de ma chambre. Fermer les yeux et rêver. Je n’ai pas besoin des mots des autres. »
Debout dans tes rêves n’est pas seulement le récit d’un exilé. C’est celui d’une résistance silencieuse. Celle d’un homme que l’administration fragilise, que le regard des autres réduit, mais qui continue malgré tout à rêver. Chez Abdellah Taïa, le rêve n’est pas une fuite : c’est une manière de rester debout quand tout pousse à plier. Dans cette voix obstinée et profondément humaine, la dignité ne se négocie jamais.
Debout dans tes rêves est publié aux éditions Julliard


