Jour 37
Deuxième relecture : le déroulé des scènes. Votre texte est-il cohérent ? N’est-il pas trop rapide ? Ne passe-t-on pas trop vite d’une émotion à l’autre ? Il est important de laisser le temps au lecteur de saisir ce que vous voulez dire, de ne pas vouloir à trop lui en donner l’étouffer dans le déroulé de l’action, mais prendre le temps de ressentir. Ajoutez des liens, des moments où il ne se passe pas grand-chose mais qui donne de l’ampleur au reste.
Sans se noyer
La nuit s’accrochait encore aux murs.
Ben s’était réveillé avant le réveil, les yeux ouverts dans le noir.
Il était resté là, immobile, à écouter la maison respirer lentement autour de lui : le tic-tac de l’horloge du salon, un craquement de bois dans la toiture, le vent qui virevoltait entre les volets.
Chaque bruit semblait venir de très loin.
Il repoussa le drap, posa les pieds sur le parquet froid.
Dans le miroir de la salle de bain, son visage lui avait paru plus vieux que la veille.
Il avait laissé couler un filet d’eau au robinet, bu deux gorgées directement dans sa paume, s’essuyant la bouche du revers de la main.
Ses gestes étaient lents, habités d’une retenue fragile, comme s’il réveillait un monde plus vaste que lui.
Le silence tenait tout.
Il s’était appuyé un instant contre le chambranle de la porte, les yeux fixés sur le jardin invisible dans l’aube.
Il avait glissé machinalement son vieux stylo dans la poche de sa chemise.
Puis il avait pris ses clés et était sorti, refermant la porte sans bruit.
Le gravier avait crissé doucement sous ses pas.
La route s’était ouverte devant lui, longue et vide.
Le paysage défilait lentement, sans urgence : des pins, des talus d’herbes hautes, un champ de maïs déjà jauni par le soleil.
Il roulait sans vraiment penser, laissant le moteur ronronner tel une veilleuse.
Par moments, ses yeux accrochaient le ciel, d’un bleu encore naissant, et il se surprenait à espérer qu’il tienne la journée.
Un panneau annonçait une aire de repos à deux kilomètres.
Ben avait ralenti sans y prendre garde.
L’endroit était presque vide : une table en bois sous un platane, une poubelle débordante, un distributeur de boissons éteint.
Il s’était garé sous un chêne et avait coupé le moteur.
Le silence avait pris toute la place, seulement troublé par un grésillement électrique au loin.
Il était resté assis un moment, les deux mains posées sur le volant, à regarder un sac plastique tournoyer dans l’air chaud.
Il aurait pu rester là toute la journée, à regarder ce rien flotter, sans but, porté par des courants invisibles.
Il avait fini par descendre, étiré ses bras, bu une gorgée d’eau tiède.
À quelques mètres, un chat tigré traversait la route, queue basse, disparaissant dans les herbes hautes.
Ben avait suivi sa silhouette du regard, y lisant une échappée qu’il n’osait pas encore prendre, jusqu’à ce qu’elle se fonde dans la couleur du talus.
Il avait repris la route, sans allumer la radio.
Le silence de l’habitacle tenait lieu de compagnie, une présence étrange, plus lourde qu’une voix humaine.
La route avait débouché sur un petit village.
Il avait ralenti, presque surpris de retrouver des traces de vie après tant de kilomètres de silence.
Une place pavée, quelques maisons aux volets marrons, une boulangerie ouverte.
Ben s’était arrêté machinalement.
À l’intérieur, l’odeur de pain chaud avait immédiatement envahi ses poumons.
Il avait aussi remarqué une pile de magazines défraichis sur une étagère, son regard accroché instinctivement aux mots imprimés, même là où il n’attendait pas de livres.
Il se dit qu’il lirait même l’ennui, pourvu qu’il y ait des mots.
Une femme derrière le comptoir avait levé les yeux et souri.
— Bonjour.
Il avait répondu de la même voix basse que d’habitude, mais ce simple échange avait eu quelque chose d’étrangement apaisant.
Il avait acheté une baguette aux graines et une chocolatine, pris le sac encore chaud dans ses mains.
La chaleur à travers le papier lui rappela fugacement qu’il n’avait touché personne depuis des jours.
Dehors, il s’était assis sur un muret, mangé sans faim la viennoiserie, observant un vieil homme qui attachait lentement son vélo.
Le ciel s’était ouvert d’un bleu pâle, comme lavé.
Mais au fond de lui, rien n’était encore net.
La chaleur du pain entre ses doigts lui paraissait presque étrangère, signe muet qu’il ne savait pas encore déchiffrer.
Il avait repris son chemin, sa baguette sous le bras, et senti que l’air, lui aussi, pesait moins.
À la sortie du village, la route franchissait un petit pont de pierre.
Sous lui, l’eau filait, rapide, claire, certaine de son chemin.
Ben s’était arrêté au milieu.
Il s’était penché un peu, les deux mains posées sur la rambarde rugueuse.
Le courant bruissait.
Ses doigts avaient cherché dans sa poche une pierre lisse, toc d’enfance, mais il n’avait rien trouvé que son stylo, lourd de silence.
Des reflets dansaient sur les pierres humides.
Il avait fermé les yeux.
Un instant, il avait cru entendre le bruit des galets ricochant sur l’eau, comme autrement, quand son père lançait la pierre d’un geste sûr.
Le cœur lui avait battu plus fort, sans qu’il sache si c’était de chaleur ou de manque.
Il avait rouvert les yeux.
Un oiseau avait traversé le ciel au-dessus de lui, d’une aile vive.
Il était resté encore un peu, à écouter l’eau courir. Elle savait mieux que lui où aller…
Il aurait voulu rester encore, mais il sentait que trop attendre l’aurait englouti.
Alors il avait ensuite repris sa route, comme l’eau, sans se retourner.
Du 14 juillet au 1er septembre, je participe au défi d'été 2025 de l'école Les mots : du petit plongeon au grand bain. Pas de visio, pas de rendez-vous à l'école, juste des mails réguliers, comme des cartes postales littéraires, qui vous invitent à écrire 15 minutes chaque jour.
Le programme de cette première semaine: Trempez un doigt dans la piscine, avec un premier désir d'écriture.

