
Debout face à l’orage
Quand la poésie et la mémoire défient l’Histoire
Coup d’envoi de la rentrée littéraire 2025 avec un de mes très gros coups de cœur. Un livre référence pour l’écrivant que je suis. C’est simple : y a tout dedans! Tout ce que j’aime…
Trois temporalités se font écho, trois époques qui se tendent la main à travers les montagnes et les silences, dans une fresque romanesque où le fracas de l’Histoire se mêle au tumulte des destinées. Deux ans après Les mangeurs de nuit, Marie Charrel change de décor et nous entraîne dans l’Albanie des années sombres, lorsque le régime d’Enver Hoxha étend sa férule jusque dans les villages les plus reculés.
« Nous y sommes presque. Mon village se mérite. Il est si beau que mes aïeux ont choisi de ne pas lui donner de nom. Ce qui ne peut pas être nommé ne peut pas être trouvé : cela a quelques avantages. »
Portraits de femmes indomptables
Au coeur de son deuil, Sarah reçoit un double héritage : une maison perdue dans la montagne, et un nom à retrouver. Elora. Sa quête la mène jusqu’à un village oublié, où la mémoire de cette femme semble effacée depuis longtemps. À travers les voix croisées, le roman dévoile une Albanie meurtrie, où le régime communiste perpétue des lois antiques, comme la vengeance du sang, et enferme les femmes dans un destin imposé.
Elora, « fille de feu » du village, refuse de plier. Autour d’elle gravitent des figures lumineuses, dont Dritan, berger et collectionneur de poèmes, qui nourrit ses rêves d’émancipation. Les choix d’Elora et de Sarah se font écho, portés par une même tempête intérieure : celle qui pousse à briser le carcan de la fatalité.
« le coucher de soleil lance ses filets cuivrés sur la forêt. le vent vespéral, frais pour la saison, mord ses pommettes et la convainc de rentrer. En quelques minutes, la nuit déferle depuis la cime des montagnes et avale le plateau telle une vague avide, tossant contre les portes et les volets, engloutissant les arbres et ses créatures pour les soumettre au règne de l’obscurité. »
La nature omniprésente
Chaque souffle de vent, chaque événement climatique, chaque ombre portée par la montagne devient personnage. La nature n’est pas seulement un décor : elle est témoin et complice, refuge et menace. Elle imprime aux destins son rythme implacable, mêlant beauté et rudesse. Comme l’explique Dritan : « Je n’ai que deux maitres, la montagne et le ciel, car eux seuls sont source d’émerveillement. Ici, j’oublie les lumières factices de la ville qui entretiennent un désir jamais comblé. J’appartiens à ceux d’en haut : nous sommes faits d’orage, de pluie et de vent. »
« Les mots ont un pouvoir que les hommes n’ont pas : ils résistent. Au temps, aux disparitions. Ils survivent à ceux qui les liront demain. Ils savent se terrer des années dans une bibliothèque oubliée avant de ressurgir à la lumière. Ils offrent à ceux qui les reçoivent l’émoi d’un amour perdu. »
La littérature comme acte de résistance
La plume de Marie Charrel emporte le lecteur jusqu’aux confins de ces montagnes où la mémoire ne meurt jamais. Elle est ample et précise, documentée et vibrante. Elle entremêle époques, paysages et voix pour brosser le portrait d’héroïnes qui traversent les tempêtes avec le verbe pour arme et la poésie pour abri. Car ici, la poésie est tout : « la lumière céleste guidant les âmes », « la liberté du coeur et de l’esprit ».
Ce roman dit la force des femmes, la fidélité des mots, la nécessité de croire encore que l’art peut changer le monde. Car « la liberté se résume à un mot : choisir ».
Nous sommes faits d’orage est une œuvre habitée, engagée, lumineuse. Il touche celles et ceux qui refusent que le passé écrive leur destin et qui savent que, même dans la nuit, une voix peut se lever pour dire la fraternité.
Poésie mon amour, nature mon refuge, combat et volonté par les mots… Un roman qui laisse en mémoire le bruit du vent sur les cimes et la voix de ses personnages, debout face à l’orage.
Nous sommes faits d’orage paraît mercredi 20 août aux éditions Les Léonides.



Avec les avis d’Aude et toi, impossible de ne pas tenter cette aventure !
La poésie, la nature, la beauté magistrale de ce texte… Un très gros coup de coeur.
Bonne lecture Yvan