
Elle et moi
Une fois n’est pas coutume, je vais déroger à mes habitudes.
Parce que c’est la deuxième fois que j’écris et la première que je publie après le séisme Thelyson Orélien. Parce que je connais Emmanuelle Lambert, parce que nous sommes amis. Depuis moins longtemps qu’elle et Maïra, certes, mais avec, je crois, une vraie fidélité. Parce que nous traversons une période de troubles, de revendications et d’incertitudes. Et parce que lire, puis écrire sur les mots des autres, demeure une expérience profondément personnelle et cent pour cent humaine.
« Nous devons à Monsieur Savignac d’avoir découvert, en gros, non les livres, mais l’expérience vivante, actuelle, transmise de ces grands mots qui nous faisaient frissonner, la littérature et la poésie. Er de cette façon aussi obscure que certaine, nous savions que, sans lui, ni elle ni moi ne serions aujourd’hui ce que nous sommes. »
La Meilleure est un livre singulier. Court, autobiographique, composé de textes et de photographies, il relate une amitié née sur les bancs de l’école et qui n’a jamais cessé. Celle d’Emmanuelle et de Maïra. Deux jeunes filles devenues femmes, deux existences qui se croisent, se répondent, se complètent sans nécessairement se ressembler. Un séjour à la neige, une salle de classe, des premières sorties, des premiers amours, des erreurs aussi. Les photographies font surgir les souvenirs auxquels l’écriture redonne une présence.
Ce n’est pourtant pas un livre nostalgique. le passé n’y est pas un refuge. Il permet de comprendre ce que l’on devient et ce qui reste gravé malgré les années. L’intime rejoint aussi l’histoire collective, les héritages familiaux, sociaux, politiques. Mais je vous laisse découvrir cet aspect du livre.
« Si l’on admet que ce ne sont pas les doutes qui rendent fou, mais bien au contraire les certitudes, alors il vous suffit de trouver votre double inversé, et, surtout, de choyer son affection. Lui seul sait votre part inavouable, celle qui crie en silence : aime-moi quand même. »
Maïra est aujourd’hui traductrice; Emmanuelle est écrivaine. Toutes deux vivent avec les mots. L’une donne accès à des mots écrits dans d’autres langues. L’autre cherche ses propres mots, avec cette écriture sensible, délicate et précise qui fait jaillir l’émotion sans la forcer. On peut s’y reconnaître, sourire et grimacer, se remémorer les joies de la cantine ou de la piscine, l’angoisse du contrôle et le vertige de la solitude.
Pudique, intelligent, émouvant (oups, rythme ternaire), c’est un texte qui nous renvoie à nos propres absences.
« C’est peut-être ça, une meilleure amie. Celle qui se tient aux confins de votre solitude. La dernière à vous attendre, quand il n’y a plus rien, ni personne. »
Le hasard des lectures me fait enchaîner Sylvain Prudhomme et Emmanuelle Lambert.
« Qui se tait coupe les ponts. C’est une loi. Un effet immédiat du silence, universellement observé. Qui se tait s’éloigne, bascule peu à eu dans un autre monde, celui de la solitude. Avec ce qu’elle comporte de vertige, d’effroi. Avec aussi ce qu’elle ouvre d’ivresse » écrit le premier dans De l’autre côté du lac.
La seconde semble lui répondre avec La Meilleure.
Pour Emmanuelle, elle s’appelle Maïra.
Pour moi, elle s’appelle la lecture.
Et un jour peut-être l’écriture.
Sans elles, que resterait-il ?
La Meilleure est publié aux éditions Lamaindonne


