
Vivant
Je m’appelle Jonas Dorléon. « de Carrefour-Feuilles à Montréal, j’ai parcouru douze mille kilomètres de peur, d’espoir, de rires sales, de rêves moisis. Et je suis ici. » La fuite, la peur, la mort frôlée. L’indifférence, la violence de l’inhumanité, la négation, la dépossession. Avant l’attente. Et la nouvelle vie… espérée.
Certains romans se lisent. D’autres demeurent. Surtout la voix qui les habite.
C’était ça ou mourir est de cette famille. Thélyson Orélien fait de l’exil non pas un simple sujet, mais une forme romanesque où chaque étape du périple enlève quelque chose à Jonas, jusqu’à faire de la survie un art du langage.
L’exil
Les balles ne tuent pas les rêves. C’est le titre de la première partie. Celle de la fuite de Jonas, professeur d’histoire-géographie de Carrefour-Feuilles. de la maison en feu, il ne gardera qu’un sac plastique avec la photo de sa mère, un cahier de poèmes, un slip propre. Et son rire. Sec, grinçant. « le rire des gens qui savent que le ridicule est le seul luxe gratuit qui leur reste. » C’était ça ou mourir.
Première étape : d’Haïti à la République Dominicaine. Et les premiers dangers.
Il y aura ensuite la jungle du Darién, le Mexique, la CBP One…
Jonas franchira des frontières. Sauf une qu’il avait déjà appris à contourner : celle de l’indifférence.
« Parce que c’est ça, le vrai voyage d’un migrant : ce n’est pas le trajet, c’est le retranchement, la dépossession, la lente érosion de soi. Chaque étape t’enlève quelque chose. »
Une langue pour survivre
Le roman ne se disperse pas. Il ne s’essouffle pas non plus. Il avance au rythme du corps en danger. Marcher droit, comme se nomme la deuxième partie, est impératif. L’autobus surchargé, la jungle, la fatigue, la faim. La migration est autant une expérience du corps qu’une épreuve morale. le corps, la mémoire, la langue et l’attente deviennent indissociables.
Cette tension entre corps en danger et langue qui résiste forme la matière même du roman.
Il y a surtout l’écriture. Foisonnante, très incarnée. Thélyson Orélien n’ajoute pas des images poétiques au récit : il écrit avec la poésie, comme une respiration constante qui traverse la violence sans la nier. Les métaphores font surgir de la beauté et une émotion intense dans les zones les plus sombres de l’expérience humaine. « La fraternité pour les migrants n’est pas qu’un concept, c’est un réflexe de dernier étage, l’instinct de ceux qui savent que l’abandon tue plus vite que la faim. »
Cette volonté de survie est saisissante. « Parce que la douleur chez les migrants, elle ne se dit pas. Elle dort entre deux douleurs plus grandes. »
Le froid ne tue pas les braves. le titre de la dernière partie déplace le roman vers une expérience plus intériorisée.
« Trop penser, c’est comme garder les pieds au même endroit trop longtemps : on s’enlise. Si on réfléchit, on s’enfonce. Si on doute, on crève. »
C’était ça ou mourir raconte un exil, bien sûr. Mais il raconte surtout ce qui reste d’un homme lorsque tout le reste lui a été retiré. Pays, maison, habitudes, certitudes. Il reste une voix. Un rire. Quelques poèmes dans un sac plastique. Et cette obstination à avancer malgré tout.
Jonas marche, tombe, attend, recommence. Et nous rappelle que survivre n’est pas seulement continuer à respirer : c’est refuser de laisser mourir en soi ce qui nous rend vivant.
C’était ça ou mourir est paru aux éditions Grasset


