
Il y a des soirs où les mots s’effondrent.
Non pas qu’ils manquent — ils rôdent, tout près, en embuscade, mais ils refusent le passage.
Ils se figent dans la gorge, comme un cri qu’on retient trop longtemps. On tend l’oreille à l’intérieur de soi, on cherche la phrase juste, le mot qui délivre, mais ce n’est qu’un vacarme de silences, un tumulte muet qui cogne contre les parois du cœur.
Je voudrais dire. Dire ce que je ressens, ce que je perds, ce qui brûle encore. Je voudrais l’écrire, le souffler, l’offrir au monde. Et pourtant rien ne vient. Rien que cette béance entre les choses et moi, ce vertige qui m’empêche d’habiter le langage. Comme si les mots, à force d’avoir trop servi, avaient fui leur sens premier, évidés par les discours creux et les aveux trop pleins.
Il y a tant de choses que je n’ai jamais su dire. La colère, sans détruire. Le pardon, sans me diminuer. L’amour, sans trembler. La douleur, sans détour. À quoi bon parler, parfois, quand le réel s’entête à ne pas se laisser nommer ? Quand sa voix n’est que surdité dans le vacarme ambiant ? Quand le chagrin n’a pas de grammaire, quand le manque est une langue étrangère, et que les larmes, seules, savent encore conjuguer l’absence ?
Alors je m’écarte, je m’évapore, je me tais. Mais c’est un silence habité, un silence peuplé d’échos. Un silence qui écrit, à sa manière. Dans le regard, dans le geste, dans la lenteur d’un souffle retenu. J’ai l’intime conviction que ceux qui aiment vraiment savent lire ce qui ne s’écrit pas. Ils déchiffrent les marges, les blancs, les soupirs qui disent plus que mille phrases.
Un jour peut-être, les mots reviendront. Différents. Plus nus, peut-être, mais plus vrais. Ils surgiront, tremblants, du fond de la nuit. Ils auront la puissance de ceux qui ont manqué, de ceux qui ont trop attendu. Et dans leur pauvreté même, ils diront enfin ce qui, longtemps, n’avait pu être exprimé.
En attendant, je me tiens là, au seuil de la phrase. Je fais de ce silence une prière fragile. Une parole à naître.
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