
Portrait d’un météore littéraire
Adrien Bosc poursuit dans L’invention de Tristan sa traversée des disparus et des figures oubliées dont la voix mérite d’être réentendue. Avec cette nouvelle enquête-portrait, il redonne souffle à Tristan Egolf, auteur américain d’un premier roman culte : le Seigneur des porcheries. Qui était cet écrivain qui s’est suicidé à 33 ans il y a tout juste 20 ans en 2005 et qui publia trois romans ?
« Fallait-il qu’il soit américain pour disparaître. Sa mort autant que ses livres n’avaient fait l’objet d’aucune attention. Le pays l’avait oublié. À Paris, à l’inverse, son œuvre semblait avoir compté, son suicide avait ému, son souvenir quoique dispersé était toujours présent. Le roman que je venais de lire, son premier, avait acquis le statut de livre culte. »
Le météore Tristan
Américain aux racines nomades, Tristan Egolf traverse l’Atlantique pour s’installer à Paris, où il écrit en marge, vivant de peu, nourrissant une œuvre que personne dans son pays d’origine ne veut publier. Soixante-dix refus pour son premier roman, un chiffre qui résonne comme une sentence dans l’univers impitoyable de l’édition. Et puis, un dimanche, sous le Pont des Arts alors qu’il joue de la guitare, il fait la rencontre providentielle : Marie Modiano, qui change tout. Car parfois, la littérature tient à une histoire d’amour, l’intuition d’un père, une main tendue au bon moment.
« Un objet de fixation pour oublier un chagrin d’amour. Une façon de ne pas se morfondre en s’arrimant avec acharnement à une autre vie, comme on caresserait à la masse des cloisons dans une maison en ruines, délaissant dans l’obstination sa misérable douleur. »
Une enquête littéraire sensible
Le narrateur fictif, Zachary Crane, fouille, questionne, voyage. Il relit, rencontre, interroge ceux qui ont croisé la route d’Egolf. Sa famille, ses amis, ses éditeurs. Il retrace l’itinéraire d’un musicien devenu romancier, d’un jeune homme ballotté entre la Pennsylvanie, Paris, et les marges de la société américaine. Une existence cabossée, celle d’un révolté, d’un esprit incandescent refusant les compromissions, d’un inadapté ou d’un incompris. Entre mythe et réalité, Adrien Bosc laisse planer le doute.
« Modiano célébrait une puissance romanesque totalement différente de la sienne. Le baroque face à la ligne claire. J’avais trouvé cela tellement généreux de sa part. Reconnaître un génie qui lui était en tout point étranger. »
Une plume qui régale le lecteur
Adrien Bosc déploie une langue limpide, élégante, vibrante, habitée. Il y a dans sa façon d’écrire quelque chose de feutré, de retenu, d’une élégance stylistique qui suscite l’envie autant qu’elle bouleverse. Ce que l’on lit n’est pas une biographie figée mais un récit passionnant. Chaque page donne envie de découvrir Le Seigneur des porcheries, roman inclassable, rageur, paru d’abord en France grâce à Gallimard et Antoine Gallimard lui-même, conquis par ce pavé halluciné venu d’un illustre inconnu.
« Tu sais Zachary, il n’y a qu’une règle qui vaille dans ce métier, c’est de garder éveillé ton lecteur. Dis-toi que tu es ce type sur un tabouret de bar qui raconte une histoire aux autres échoués du comptoir. Ils sont tous accoudés à boire leur bière et à t’écouter aussi longtemps que tu les empêcheras de se rappeler qu’ils doivent rentrer chez eux le soir. »
L’invention de Tristan est bien plus qu’une biographie. Adrien Bosc nous offre un portrait en creux de la création littéraire, de ses fulgurances et de ses abîmes. Il redonne chair et voix à un écrivain disparu, tout en méditant sur la fragilité de l’art, la violence du succès et de l’oubli, la beauté des vies inachevées. Un hommage pudique et lumineux à la littérature, à ses fantômes, à ses vertiges. Une métaphore de l’acte créateur lui-même, un vibrant hommage à la puissance des mots, ceux qui restent quand la lumière s’éteint.
L’invention de Tristan est publié aux éditions Stock.


