
Éloge de la fuite, vertige de la digression
Et si on disparaissait ? Qui n’a jamais, un soir de fatigue ou de trop-plein, caressé l’idée de s’évaporer ? De s’effacer du tableau, de disparaître des radars, des regards, ne serait-ce qu’un instant ?
« C’est parfait ! Si elles. Ne sont pas trop miteuses, vous n’avez qu’à louer ces maisons à des gens qui veulent disparaître des écrans radars. Je vous dis, c’est une situation idéale. En plus, avec Walser comme saint patron, le pitch marketing est tout trouvé, je vous l’écris en deux minutes, si vous voulez. »
Un thème fascinant, un fil rouge ténu
Dès le prologue, mystérieux, le lecteur est happé par la promesse d’une exploration : celle des disparitions volontaires, de ces vies qui s’effilochent au détour d’une gare, d’un billet d’avion ou d’un simple changement de trottoir. Chloé Aeberhardt interroge la tentation du grand saut, du renoncement à soi, et, par ricochet, notre rapport à l’identité, à la liberté, à la mémoire. Elle tisse autour de cette question une toile serrée de références littéraires, de fragments d’histoires. Les amateurs de littérature s’y baigneront avec bonheur.
« Mais chaque fois qu’elle commençait à sombrer, son cerveau lui faisait croire que ce n’était pas dans le sommeil, mais au fond du lac, et elle revenait à l’état de la veille et à sa litanie de questions. Pourquoi avait-elle voulu mourir ? »
L’envers du foisonnement : la tentation du superflu
À force de vouloir tout embrasser, le livre bifurque, digresse, s’éparpille. Les ramifications se multiplient, et l’élan narratif s’émousse au fil des parenthèses. On se perd dans les histoires secondaires, dans les parenthèses qui s’ouvrent sans toujours se refermer. Pourtant, on poursuit. On avance, parfois à tâtons, porté par la curiosité, par la promesse d’une révélation, d’un sens caché derrière la profusion. Il y a dans cette lecture une forme de vertige, celui de la disparition elle-même : on s’égare, mais on accepte de se perdre, même si l’on en ressort un peu étourdi.
« La neige ne monte pas en tombant/ mais, prenant son élan, / descend, et puis se pose, / jamais elle ne monta. »
Une lecture stimulante, mais inégale
C’est là que vous disparaissez est un livre généreux, érudit, parfois trop. Chloé Aeberhardt offre au lecteur un kaléidoscope d’histoires et de références, un labyrinthe où il fait bon se perdre, à condition d’accepter de ne pas toujours retrouver la sortie. L’intérêt du thème, la beauté des citations, la finesse de certaines analyses en font une lecture stimulante, mais pas totalement convaincante. On en ressort avec l’impression d’avoir effleuré un mystère sans jamais vraiment le percer.
À lire, donc, pour le plaisir de se perdre.
Un livre lu dans le cadre de la session 2025 des 68 premières fois
C’est là que vous disparaissez de Chloé Aeberhardt est paru aux éditions Denoël.


