
L’héritage des ombres
Fanny est documentaliste dans un lycée. Elle aime transmettre. Mariée à Guillaume, mère d’Hadrien et Bérénice, elle semble avoir construit une existence solide et apaisée. Un appel téléphonique fait pourtant vaciller tout l’édifice intime et vient réveiller ce qu’elle croyait avoir définitivement enfoui. Mordre l’orage est un roman sensible et poignant sur une vie construite sur le refoulement et les traces durables de l’origine.
« C’est pour la succession de votre mère, madame. Votre mère… répéta Fanny en écho, provoquant cette fois un long silence gêné, mat comme une poche vide. »
La fracture
La mort de celle qu’elle nomme sa « mère » agit comme un détonateur. La digue cède. Les souvenirs remontent, malgré elle. Une enfance qu’elle s’est pourtant efforcée de tenir à distance, enfermée dans une pièce intérieure dont elle seule possède la clé : « cette chose-là, on ne peut pas la partager, ça m’appartient à moi, c’est comme une maladie, je ne peux pas guérir, c’est mon enfance, elle m’appartient, elle ne se partage pas, y a rien dedans qu’on peut raconter, rien qui ne va pas t’abîmer aussi, j’ai enfermé tout ça dans un coin de moi, j’ai la clef, je sais où est la porte, je peux coller l’oreille, je l’entends encore la petite fille et parfois je lui parle », cette violence souterraine d’un passé qui ne cesse jamais tout à fait de travailler le présent.
Isabelle Pandazopoulos dévoile peu à peu les failles de son personnage, donnant au récit une puissance émotionnelle qui ne cesse de croître. Fanny a construit sa vie en faisant des choix forts qui lui coûtent. Continuer d’avancer malgré ce qui remonte sans cesse. Refuser que le passé ait le dernier mot.
La tension narrative ne faiblit pas au fil des trois parties, toujours sur le fil justement entre le contrôle et le gouffre. Colère, tendresse, vertige, les émotions sont fortes à la lecture. Et surtout durables.
« Elle n’avait jamais rien dit, pas même à Guillaume, qui savait qu’elle entretenait un rapport passionnel avec certains livres – névrotique, disait-il aussi, mi-taquin, mi-tendre -, ces livres qu’elle gardait farouchement non pour elle mais en elle, à l’intérieur, ils étaient son ossature, lui avaient tenu la main pour traverser la rue, l’avaient bercée quand elle n’arrivait pas à dormir, l’avaient chatouillée, grondée, entourée, accompagnée, et surtout n’avaient cessé de chuchoter à son oreille la même rengaine, Ne t’inquiète pas, on est là. »
Ode à la littérature
Les livres occupent un rôle central dans la vie de Fanny. Ils sont son refuge. Les références sont nombreuses, littérature de jeunesse ou pour adultes, les citations parlantes – Pessoa, Han Kang pour les plus marquantes en fin d’ouvrage.
Isabelle Pandazopoulos ne surexplique pas, elle fait ressentir. Son écriture conjugue exigence littéraire et grande accessibilité. Cette retenue rend d’autant plus saisissantes les colères de Fanny lorsqu’elles éclatent. Elle accompagne au plus près les secousses d’une femme combattive, sans jamais masquer ses failles ni ses zones d’ombre. le résultat est bouleversant.
« Ces gens-là ne savaient rien des appuis qu’on s’est construits pour tenir debout quand on est bancal. »
Le couple, la maternité, la filiation, Isabelle Pandazopoulos propose avec Mordre l’orage une réflexion sur ce que l’on reçoit, ce que l’on cache et ce que l’on transmet malgré soi. La blessure intime de Fanny devient ainsi matière littéraire universelle. Une lecture d’une grande intensité émotionnelle qui rappelle combien l’enfance continue de vivre sous nos gestes d’adultes.
Mordre l’orage est publié aux éditions Actes-Sud.


