Défi d’été – Jour 17

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Jour 17

Reprenez la scène, toujours la même (on adore rester au supermarché, il y fait frais) et vous écrivez la scène au tu. Maria Pourchet dit que la voix du tu ne doit être utilisée que pour les choses tues. Les tu qu’elle utilise (dans Feu ou dans Toutes les femmes sauf une) sont des tu adressés à soi-même. On ne désigne pas un autre par le tu (attention à l’invective dans ces cas-là) mais soi. Tentez cette nage, et voyez ce que vous ressentez.

Jour 17 — Ce que tu ne dis pas, ligne 9

Tu t’assois. Dos droit. Tu souris. Pas trop. Juste ce qu’il faut pour que personne ne pose de questions.
Tu t’étires. A peine. Tu poses les mains sur le tapis roulant. Comme chaque matin. Ligne 9. Côté vitrine. Tu aimes la lumière. Même si tu ne la regardes plus.

Tu connais les gestes par cœur : badge, mot de passe, bip. Le bruit du fauteuil qui se cale sous ton dos. Les néons trop blancs. La musique trop gaie. Celle qui tente de couvrir la fatigue, le silence, la rumeur sourde en toi.
Tu dis bonjour.
« La carte du magasin ? » Puis « Passez une bonne journée ».

Tu ne dis pas que tu rêves parfois de fuir.
Que tu regardes les clients comme on regarde une vie possible, un peu plus loin.
Tu ne dis pas que leurs sacs pleins pèsent moins lourd que le vide que tu ressens certains soirs.

Tu observes. Tu encaisses. Tu fais glisser les articles comme on avale le temps.

Tu te souviens de cette vieille dame. Elle a mis six minutes à ranger ses affaires. Tu lui as dit de prendre son temps. Même si toi, tu n’en avais plus. Elle a effleuré ta main. Ce frôlement t’a tenue plus longtemps que tu ne l’admets.

Tu n’as rien dit non plus à cet homme agacé. Il a soufflé. Levé les yeux au ciel. Toi, tu es restée droite. Tu as pensé à lui tendre ton badge, pour voir. Tu as dit : « désolée, ça arrive. » Mais tu pensais : « tu n’as aucune idée de ce que c’est, ici. »

Tu n’oublieras pas la petite. La robe à pois. Les tresses qui dansent.
Tu te souviens de sa question.
— Tu dors ici la nuit ?
Tu as ri. Tu aurais pu répondre oui. Tu aurais pu lui dire que parfois, tu rêves que le magasin ferme sur toi et qu’enfin, le monde se tait.
Mais tu n’as rien dit. Tu as gardé le sourire. Elle t’a dit « merci madame la caissière ». Et tu as eu envie de pleurer.

Tu finis à midi et demi. Tu ranges ton tablier, comme un rideau qu’on baisse. Tu salues les collègues sans regarder. Tu ne leur dis pas que tu es fatiguée. Pas fatiguée du corps. Fatiguée de ne pas exister vraiment.

Et dans ta poche, il y a ce ticket de caisse, replié, fragile. Avec le dessin d’un soleil au stylo bille.
Tu le gardes.
Parce que ce jour-là, une enfant t’a vue.
Et que c’est tout ce qu’il te fallait.

Du 14 juillet au 1er septembre, je participe au défi d'été 2025 de l'école Les mots : du petit plongeon au grand bain. Pas de visio, pas de rendez-vous à l'école, juste des mails réguliers, comme des cartes postales littéraires, qui vous invitent à écrire 15 minutes chaque jour.
Le programme de cette première semaine: Trempez un doigt dans la piscine, avec un premier désir d'écriture.

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