Jour 18
Vous reprenez cette scène et vous l’écrivez d’un point de vue extérieur. Dans les trois premières consignes de cette semaine, le personnage qui raconte est partie prenante à la scène, là vous écrirez un observateur extérieur, qui regarde (beaucoup), qui écoute (beaucoup) et qui raconte (beaucoup), qui n’analyse pas forcément (il n’est pas psy), qui essaie de tout saisir de la scène.
Jour 18 — Elle, ligne 9
Elle s’est installée à 9h04. Ligne 9, juste à côté de la baie vitrée. Celle qui donne sur le parking, entre le rayon presse et les caisses automatiques.
Elle portait une veste rouge, un maquillage discret, et ce sourire de service qu’on devine fatigué. Elle a posé ses mains sur le tapis roulant, les paumes à plat. Comme un geste de concentration, ou d’ancrage.
Elle a tapé son badge, ajusté le fauteuil, enclenché son bip. Elle a salué les premiers clients d’un ton neutre. On aurait dit que son corps était déjà là depuis longtemps, mais que l’esprit, lui, venait à peine d’arriver.
La musique passait des tubes usés jusqu’à la corde. Quelque chose de joyeux. Un peu trop. Les néons allumaient les visages sans indulgence. Mais sur la ligne 9, côté vitrine, la lumière du matin filtrait encore doucement.
Un à un, les clients se sont succédé.
Une vieille dame a mis du temps. Elle s’excusait en boucle, s’embrouillait avec ses sacs. La caissière n’a pas levé les yeux au ciel. Elle a attendu. Puis elle a dit :
— Prenez votre temps.
Et quand la main de la vieille dame a frôlé la sienne, on aurait dit qu’un souffle chaud passait sur son visage. Rien de visible. Juste un micro-mouvement dans les yeux. Une trace, peut-être.
Un peu plus tard, un homme pressé s’est impatienté. Son code-barres refusait de passer. Elle a tenté trois fois. Puis elle a appelé un chef de rayon, sans hausser la voix. Il a levé les yeux au ciel. Elle n’a pas bronché. Elle s’est contentée de dire :
— Désolée, ça arrive.
Mais on a senti, dans le pli de sa bouche, que le « désolée » n’était pas pour elle.
Puis une mère est arrivée, suivie d’une petite fille. La gamine était perchée sur la barre du caddie. Robe à pois, tresses pleines de mouvement. Elle regardait la caissière comme on regarde un mystère. Et d’un ton très sérieux, elle a demandé :
— Tu dors ici la nuit ?
Un flottement. Comme si la question avait suspendu le bruit du monde.
La caissière a ri. La fillette aussi. Sa mère a baissé les yeux, gênée. Le reste s’est déroulé comme d’habitude. Monnaie rendue, sacs rangés.
Mais quand l’enfant a dit :
— Merci madame la caissière,
la femme derrière le bip a semblé vaciller. Un instant. Juste un instant. Comme si un battement revenait.
À midi trente, elle a quitté son poste. Lentement. Une cliente, pot de moutarde en main, s’est approchée de la caisse d’à côté. Sans un mot, elle l’a prise dans ses bras. Comme si elles se connaissaient.
Puis, elle a rangé son tablier, salué sans éclat, traversé la réserve sans se retourner. Dans sa poche, un vieux ticket plié.
Dessus, un dessin. Un soleil griffonné au stylo bille. Probablement laissé par la gamine.
Elle l’a glissé dans sa veste comme on met une photo dans un livre.
Un talisman contre l’effacement.
Du 14 juillet au 1er septembre, je participe au défi d'été 2025 de l'école Les mots : du petit plongeon au grand bain. Pas de visio, pas de rendez-vous à l'école, juste des mails réguliers, comme des cartes postales littéraires, qui vous invitent à écrire 15 minutes chaque jour.
Le programme de cette première semaine: Trempez un doigt dans la piscine, avec un premier désir d'écriture.

