Jour 5 – Vendredi
Vous venez de recevoir un message d’un ami d’école primaire que vous n’avez jamais revu depuis, qui vient vous donner des nouvelles de lui et en prendre de vous. Imaginez la discussion. La discussion se ferait uniquement par écrit, par échanges de mails ou de sms (cette consigne peut être prise encore une fois en vous prenant comme sujet ou en imaginant deux personnages qui se retrouvent). L’idée de cette consigne est d’imaginer deux trajectoires de deux personnages ayant grandi ensemble, que se disent-ils, que choisissent ils de dire de leurs vies ?
Jour 5 – La mémoire recoud les silences
Avant-hier soir, sans prévenir, alors que je lisais les textes des partenaires du défi, mon téléphone a vibré.
Un prénom familier a clignoté sur l’écran.
Estelle.
Pas une de mes ex.
Celle de l’école communale. Celle des jeux dans la cour, des cerises volées à l’ombre des grilles, des premières phrases échangées avec des fautes d’accord, mais gorgées de promesses d’éternité.
« Comment tu vas, Benoît ? »
La question sonnait simple. Trop simple peut-être.
Comme un caillou jeté dans un puits sans fond, sans savoir s’il toucherait la nappe ou le vide.
J’ai répondu.
En tremblant un peu, comme on tremble avant d’ouvrir un tiroir qu’on n’a pas exploré depuis quarante ans.
Quarante ans déjà. Et ce mot en cinq lettres, brutal, qui s’échappe bien malgré moi.
J’ai parlé de cette librairie un peu bancale, qui vacille mais ne tombe pas, comme un rêve têtu jusqu’à son dernier souffle d’encre.
D’Herm, ce village retrouvé comme on revient dans la maison de l’enfance, où les murs ont rétréci mais où le cœur s’est agrandi.
Des prénoms ont ressurgi : Estelle l’autre, Marie B., Denis, les maîtresses et maîtres aux noms de craie et de poussière.
Des silhouettes, des rires.
Un puzzle de souvenirs restés intacts.
Je souhaitais rester vague, mais les mots ont forcé la serrure.
Elle a répondu vite.
Avec cette voix qu’on imagine en souriant, même si on ne l’a pas entendue depuis tant d’années.
Elle parlait d’assurance maintenant, deux garçons, un mari, une vie.
J’ai lu ses mots comme on touche une photo rescapée d’un incendie.
« Pourquoi Herm, Benoît ? »
J’ai hésité.
Et puis j’ai dit la vérité. La vraie. Celle pourtant qu’on ne livre jamais d’un coup.
Le crash. Le départ sans gloire. Le retour sans lumière.
Le compte bancaire qui fond comme neige sale.
Le quotidien qui vacille, mais la passion qui résiste, minuscule flamme obstinée dans la nuit.
J’ai évoqué mes filles.
Une que je vois.
L’autre, non. Jamais.
De mes livres, de mes clients, de mes espoirs à peine réchauffés.
Et elle a lu. Et elle a compris.
Sans phrases toutes faites. Sans pitié.
Avec cette pudeur de ceux qui savent que la vie n’a pas toujours les bonnes cartes.
On a évoqué les autres. Les absents, les mariés, les disparus.
On a ri de Seb, devenu lecteur de Montaigne – miracle aussi improbable qu’éblouissant.
Elle a dit Pau. J’ai dit Dax ou ailleurs.
Elle a dit rendez-vous en août. J’ai dit oui, peut-être.
Elle a dit bonne nuit.
Et j’ai gardé l’écran allumé, juste un peu.
Comme si l’écran pouvait retenir le lien.
Je n’avais rien demandé. C’est elle qui a franchi la première faille.
Toujours cette timidité. Ou peut-être la surprise.
Une sacrée surprise. La prochaine fois, j’oserai le premier mot.
Ce n’était qu’un message.
Quelques mots en équilibre au bord du passé.
Mais ce soir-là, c’est tout un pan de ma vie qui est revenu frapper à la vitre, demandant s’il pouvait entrer.
J’ai ouvert.
Sans bruit.
J’ai répondu. C’était déjà un commencement.
Du 14 juillet au 1er septembre, je participe au défi d'été 2025 de l'école Les mots : du petit plongeon au grand bain. Pas de visio, pas de rendez-vous à l'école, juste des mails réguliers, comme des cartes postales littéraires, qui vous invitent à écrire 15 minutes chaque jour.
Le programme de cette première semaine: Trempez un doigt dans la piscine, avec un premier désir d'écriture.

