Jour 6 – Samedi
Vous avez dans votre téléphone (si vous n’avez pas de téléphone, vous avez des photos dans des albums ou en vrac dans une boîte à chaussures). Prenez la plus ancienne photo présente dans votre galerie et écrivez un texte dessus, pas une description mais cherchez l’émotion qui se produit au moment où vous la regardez à nouveau.

Jour 6 – Carte mémoire
Je tombe sur cette photo comme on retombe sur soi.
Celle-là, c’est la première de mon téléphone. Ma vieille carte d’identité. Une relique en plastique, datée de 2013. C’est peu, et c’est loin.
Je souris en pensant à l’anecdote racontée par Charlotte dans son message vocal. Après la déclaration d’impôts, la pièce d’identité. Je suis comme cet autre participant : nous prenons des photos … étonnantes, disons-le ainsi.
Je regarde ce visage. Le mien. Bouffi, creusé de fatigue, mal éclairé. Je me souviens du jour où elle a été prise, cette photo : dans une cabine impersonnelle d’un centre commercial de la banlieue sud de Bordeaux. Pas un sourire, pas même une esquisse. C’est interdit.
J’étais chargé d’affaires, ingénieur sans frontières, entre deux avions et un agenda en surchauffe. À l’époque, on disait que j’avais « réussi ». Certains m’enviaient, surtout dans ma petite PME.
Moi, je portais surtout un costume trop serré, un cœur trop lourd, et une tristesse dans les yeux que je n’avais pas encore apprise à nommer. Et forcément, je le refusais. J’étais dans le parfait déni.
C’était deux ans après mes premiers pas en Algérie, où forte chaleur, repas épicé, thé ultra sucré, stress incontrôlé et un ciel sans fin avaient marqué le début de ma chute silencieuse. Je ne comprenais pas pourquoi je perdais du poids ; en réalité, je perdais bien plus que ça.
Je laissais derrière moi mes certitudes, mes illusions, mes repères. Le divorce s’éternisait, l’ambiance était électrique avec celle qui allait devenir mon ex-femme. Notre fille grandissait entre deux maisons. Je me répétais que tout cela finirait par s’arranger.
J’étais inquiet, bien sûr. Et naïf aussi, de croire qu’on guérit seul en fuyant dans le travail et les kilomètres.
En vérité, c’était l’après. L’après une vie rangée, l’après un père trop tôt parti – huit ans déjà en 2013 –, que je n’avais toujours pas réussi à accepter.
Et cette image me le rappelle sans ménagement. Il y a dans ce regard une absence, une fatigue et ce quelque chose qui refuse de lâcher prise.
Mais il y a aussi, peut-être, un début de mue. Un frémissement.
Car on ne photographie pas seulement ce qu’on est : on capture aussi ce qu’on va devenir.
Si physiquement je n’ai que peu changé (douze ans en plus tout de même… et ça pique), dans ma tête, je ne suis plus le même.
Et à cette époque, j’aurais donné cher pour sortir de ce tourbillon qui me consumait de l’intérieur.
Du 14 juillet au 1er septembre, je participe au défi d'été 2025 de l'école Les mots : du petit plongeon au grand bain. Pas de visio, pas de rendez-vous à l'école, juste des mails réguliers, comme des cartes postales littéraires, qui vous invitent à écrire 15 minutes chaque jour.
Le programme de cette première semaine: Trempez un doigt dans la piscine, avec un premier désir d'écriture.


C’est très beau malgré la douleur.
Un portrait très subtil se dessine au fil des textes.
Permanence et impermanence de l’être.