
Habiter enfin son propre feu
« le soleil brûle les vitres du métro. » Dès les premiers mots, Eva Bottega installe son univers : celui de la chaleur, du feu, des cendres et du voyage. Le ciel ici déborde est un road-trip à travers les Etats-Unis d’une héroïne habitée par un incendie intérieur. Ici, l’intime devient politique et chaque kilomètre parcouru éloigne la narratrice d’un lieu, jamais d’elle-même.
« A présent, je suis dans un bus bondé de visages fous, cramés par le soleil, croûtés par la drogue et le travail, une vieille guitare accrochée à mon sac à dos et j’ai tout sauf envie de chanter. »
Sur la route
Elle fuit la France, son éducation religieuse, l’hôpital psychiatrique. Elle trace la route, de la Californie jusqu’à la Nouvelle-Orléans, Las Vegas, Denver, Chicago. En bus, en train ou en van. Dans des chambres miteuses de motel. Avec son amour maudit Adam, dans une passion aussi urgente que destructrice, ou sans lui. Elle est en mouvement perpétuel. Elle fraye avec les bas-fonds de l’Amérique contemporaine. Alcool, drogue, sexe, violence, kleptomanie : Eva Bottega ne nous épargne rien. Ce n’est pas un voyage géographique, c’est une fuite permanente. le mouvement traduit l’impossibilité : d’habiter un lieu, d’habiter son corps, d’habiter une existence normée.
C’est dur, c’est noir. Heureusement, les différentes rencontres ouvrent de brèves éclaircies. Elles n’effacent pas la détresse, elles rappellent qu’une forme fragile de solidarité continue d’exister au milieu des ruines.
« Selon les jours, je changeais de personnage, j’étais guerrier, démon, sainte, vierge. Et je m’excusais auprès de Dieu d’être si volatile, d’être à la fois une fille et un garçon. »
Quête d’émancipation
Au fil des pages, au gré des flashbacks dans l’enfance de la narratrice, se dessine une jeune femme enfermée dans une lutte permanente contre son propre désir, son corps, ses pulsions et la kleptomanie. Jusqu’à la révélation de l’événement qui a fait basculer toute son existence.
Eva Bottega interroge les normes qui colonisent les corps autant que les consciences. La religieuse : une famille catholique stricte, une scolarité avec des sœurs et des prêtres. Et la libérale. Qu’est-ce qu’être libre ? Comment être véritablement soi ?
L’écriture est brute, très actuelle et viscérale. Sensorielle et visuelle, elle immerge le lecteur dans les yeux de l’héroïne. Même s’il y a quelques longueurs et répétitions, le souffle narratif est maintenu.
« Entre les colombes de communiante qu’on a fait grandir en moi et qui roucoulait encore la nuit dans mes entrailles, et le couteau donné pour les égorger, je n’ai pas su choisir. »
« Ma mémoire est un sol tapissé de lave », écrit la narratrice. Une image qui offre peut-être la plus juste définition du roman.
Le ciel ici déborde est un premier roman dérangeant, souvent malaisant, en perpétuel mouvement. Un texte qui bouscule et ne peut laisser indifférent. Sous les excès, les errances et les brûlures, affleure peu à peu une irrépressible rage de vivre. Eva Bottega fait naître une lumière sans jamais nier l’obscurité.
Le ciel ici déborde est publié aux éditions Denoël


