
Reprendre possession de soi
Le texte était tellement attendu. Peut-être trop ? Viser juste n’est pas un livre que l’on résume. Plutôt un livre que l’on traverse. Avec ses idées, sa sensibilité, ses habitudes de lecteur. Adèle Haenel écrit, met noir sur blanc les mots, enquête.
« Pour que la leçon soit exemplaire il faut que la mise en scène soit magistrale. »
Elle choisit une forme hybride, slalome entre les genres et les narrations. Scénario, théâtre, essai, histoire personnelle se croisent et parfois se heurtent. Les transitions entre les registres peuvent déstabiliser. On passe du on au je en crochetant par le nous, quitte à perturber ou même perdre son lecteur. Une lecture passive est impossible. Il faut s’engager.
Écrit en collaboration avec Gisèle Vienne, Viser juste ne cherche pas à séduire par la facilité. C’est moins un livre de combat qu’un livre de reconstruction et de réappropriation.
L’enquête sur soi
« Assis sur ce canapé avec ce script en main, moi l’enquêteur adulte, je trouve ça un peu écrit à la truelle comme on dit, et je me dis, comme c’est facile, FA-CILE de manipuler un enfant. »
Il y a d’abord l’enfant. Ce qu’on lui raconte. Ce qu’on lui fait croire. La manière dont le regard des adultes peut progressivement se substituer au sien.
« Ici tu n’es pas un enfant mais la muse d’un immense artiste. »
Puis il y a l’actrice. le corps. Les rôles. Les limites imposées aux femmes dans le cinéma et cette nécessité de se conformer à ce qui est attendu.
« En actrice motivée mais peu inspirée, il fallait masquer l’artificialité de la performance de genre avec application mais parfois un petit bug, un choix malheureux dans l’interpré-tation, un silence trop long, une phrase trop précipitée, un mouvement trop brusque, trahissait le fait que rien, dans ce comportement de jeune fille, ne coulait de source. de fait aucun geste n’échappait à l’autocensure paranoïaque et ce processus la rendait arythmique de panique. »
Adèle Haenel ne se contente pas de témoigner. Elle analyse, dissèque, revient sur sa propre histoire et tente, par l’écriture, d’en reprendre possession.
Sortir du déni
« C’est pourquoi sortir du déni n’est pas uniquement une libération, c’est aussi un coût, et surtout un travail. »
Viser juste trouve sa véritable ligne de force, non pas seulement en racontant ce qui s’est passé, mais en comprenant comment une perception peut être confisquée. Comment on apprend à douter de ce que l’on ressent. Comment le silence individuel devient possible lorsque tout autour de soi contribue à l’entretenir.
« Une chose que j’ai apprise à la longue : quand tout le monde s’accorde pour faire semblant que quelque chose n’existe pas, alors pendant un moment on pourrait presque croire que cette chose n’existe effectivement pas. »
L’expérience personnelle devient alors matière à réflexion. Sur la domination des adultes. le patriarcat. L’hétéronormativité. Les mécanismes du silence familial et social. Sur les récits que l’on fabrique et ceux auxquels on finit par croire.
La dimension politique du texte s’affirme sans jamais se détacher complètement de l’expérience intime qui l’a fait naître.
Rejouer autrement
« C’est ça que peut être le théâtre, un espace de compréhension, une petite scène dans la grande scène de la vie, dans laquelle faire l’expérience de sa singularité et où trouver un moyen de réussir à toucher, aussi souvent que possible, le sentiment à la fois radical et fragile de sentir sa propre existence. »
Le théâtre devient un lieu d’expérimentation. Un espace où rejouer autrement les rapports, les corps et les récits pour tenter de retrouver sa propre perception.
Viser juste n’est pas une expérience de lecture confortable. Il se mérite et a surtout le mérite d’exister. Sa construction est exigeante, son écriture compliquée, surtout au début.
Il faut accepter les détours. Les ruptures. Les changements de voix. Accepter aussi de ne pas toujours savoir exactement où le texte nous conduit. Quelque chose finit par apparaître : cette parole qui reprend possession d’elle-même.
Viser juste est publié aux éditions de l’Arche.


