
Anatomie d’une chute
Le titre sonne comme une sentence, un verdict suspendu au-dessus du roman tout entier. le lecteur est prévenu d’emblée. Et dès les premières pages, avec cette écriture nerveuse qui caractérisait déjà Acide, son premier roman, Victor Dumiot installe une tension sourde. Si Acide explorait déjà la violence ordinaire à travers le corps brûlé de Camille, Lola va mourir pousse plus loin la réflexion : ici, la violence n’est plus un geste fou, mais une lente érosion, une série de petits riens qui finissent par tuer.
Victor Dumiot signe une tragédie contemporaine en deux voix masculines, celles de Franck et Arthur, compagnon et fils de Lola.
« C’est un mardi que choisit le chien pour réapparaître. Un an presque jour pour jour que Lola est en cavale, qu’elle vit la peur plantée dans le ventre, la menace lui tournant autour comme un essaim d’abeilles, qu’elle tremble à la moindre irruption d’une voix masculine inconnue. »
Mécanique de l’emprise
La quarantaine, Lola décide de quitter son mari et son île. Elle part s’installer en France avec son plus jeune fils, Arthur. Elle reprend des études, persuadée qu’une deuxième chance est possible. Franck sort de prison et veut également croire à un nouveau départ. Quand les deux finissent par se rencontrer, chacun pense trouver en l’autre une issue de secours. Mais peu à peu, une mécanique destructrice se met en place.
Victor Dumiot adopte le parti pris de ne jamais donner la parole à Lola. le roman nous oblige à chercher Lola à travers les discours masculins qui la définissent, la jugent, l’aiment, l’interprètent ou veulent disposer d’elle. On sait que Lola va mourir, mais on ne sait ni comment, ni quand, ni pourquoi.
Victor Dumiot refuse de fabriquer un monstre immédiatement identifiable comme tel. La violence commence moins par les coups que par l’emprise : surveiller, culpabiliser, isoler, interpréter, posséder. « Tu n’as pas du tout compris qui je suis, en fait. On ne me quitte pas. »
Arthur voit, pressent, comprend parfois trop tard. Il est impuissant mais pas muet : contrairement à sa mère, le roman lui accorde une voix.
« La mère, c’est une ligne droite avec des jambes, des seins et une belle bouche. (Parfois.) »
La violence comme langage
Comment devient-on cet homme-là ? Comment apprend-on à regarder les femmes ainsi ? Comment une misogynie se fabrique-t-elle, se transmet-elle, se normalise-t-elle ?
Le lien entre Acide et Lola va mourir est évident. Victor Dumiot ne cherche pas à montrer la violence pour choquer, mais pour tenter d’en comprendre les mécanismes. Il s’intéresse à ce qui précède, à ce qui suit, à ce qui reste. À la manière dont un geste, un mot, un silence peuvent tout briser.
L’écriture est nerveuse, frontale. Victor Dumiot ne cherche jamais à atténuer ce qu’il montre. Sa langue épouse la violence qu’il décrit, avec une crudité parfois éprouvante.
La construction me paraît encore plus maîtrisée que dans Acide. Victor Dumiot laisse peu d’espace au lecteur pour reprendre son souffle. La tension ne tient pas seulement à la mort annoncée de Lola, mais à cette sensation de voir progressivement se refermer le piège. Reste la voix d’Arthur…
« le danger d’un homme qu’on croit connaître, ce n’est pas comme celui d’une vitre qui tombe d’un immeuble droit sur votre tête. On ne sait pas si on va mourir. »
Et arrive l’épilogue. On croit « souffler » et c’est l’inverse qui se produit. Victor Dumiot nous achève. Lola va mourir est un livre d’ombres, de silences, de non-dits. Il oblige à regarder en face ce qu’on préfèrerait ignorer. Lola n’aura jamais eu la parole. Une fois le livre refermé, c’est pourtant sa voix absente que l’on continue d’entendre.
Lola va mourir est publié aux éditions Calmann-Levy.
Acide sort concomitamment aux éditions Livre de poche


