Accueil Rentrée littéraire Septembre 2026 Paradisi Gloria – Elise Lespade

Paradisi Gloria – Elise Lespade

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Paradisi Gloria Elise Lespade Le Cercle Ouvert
Paradisi Gloria Elise Lespade Le Cercle Ouvert

Maverick en soutane

781 pages.
Des pages extrêmement remplies. Des phrases longues. Très longues, souvent. Peu de dialogues. Des histoires qui en contiennent d’autres et des personnages dont on ne sait jamais tout à fait s’ils savent, s’ils croient savoir ou s’ils préfèrent ne pas savoir.

Paradisi Gloria impose d’emblée une présence physique. Est-ce un critère pour l’ignorer ? Que nenni. Il faut accepter d’entrer. de ne pas tout comprendre immédiatement. de perdre momentanément le fil. Même d’avoir peur. de se perdre justement, d’être lassé, de ne pas être au niveau de ce que le livre demande.
On tourne les pages d’abord par curiosité. Ensuite avec gourmandise. Avec aussi cette étrange impression d’être happé et essoré par le tambour d’une machine à laver.
Elise Lespade signe un premier roman démesuré, exigeant, imparfait parfois, mais porté par une ambition romanesque qui mérite d’être défendue.

« de Boeck n’a toujours pas fait un mouvement. Même après que la voix d’Isabelle s’est tue pour de bon, il reste là à la regarder, le briquet à la main, avec le regard d’un homme venant de se faire foudroyer sur place, à ceci près que la question flottant dans ses yeux n’était pas : Que s’est-il passé ? ou : Suis-je vivant ou mort ? mais : Pourquoi es-tu revenue, Isabelle ? Pourquoi es-tu revenue me parler de tout ça »

La langue de la tragédie

Tout commence par une lettre. Zoé Bromberg, dix-neuf ans, est détenue à la maison d’arrêt de Versailles, accusée d’avoir tué son père. Après avoir épuisé trois avocats en trois mois, elle écrit à Isabelle, une psychiatre amie de son oncle. La suite, vous la découvrirez.

Car ici commence le vertige.

On écoute Isabelle. On remonte le temps avec elle. On rencontre les Bromberg. Dimitri, Gaspard, Greta. Alexis de la Paz aussi, pilote virtuose. Une famille se dessine. Puis se fissure. Les certitudes, nos certitudes, avec elle.
Les années passent et reviennent. Les générations se répondent. Les secrets changent de mains. le passé n’est jamais vraiment passé.

« Cette enfant qui, à presque six ans, avait développé la faculté de comprendre tout ce qu’on ne voulait pas lui dire à un degré si aigu qu’il n’y avait plus au monde aucun être vivant, homme, femme, enfant ou lémurien, qui puisse encore lui mentir ; cette enfant, plus que jamais, enregistrait chaque détail de leurs échanges, chaque expression de leurs visages. »

Où est la vérité ?

C’est une histoire de famille. Donc une histoire de transmission.
Le malheur. La culpabilité. La violence. La foi. Les silences. Les secrets.
« Et ainsi, le mal est-il devenu malheur, lequel, à son tour, a engendré le mal. »

Tout pourrait être là. Mais Élise Lespade complique encore les choses.
Car dans Paradisi Gloria, nous n’apprenons pas les choses directement. Quelqu’un raconte. Un autre se souvient. Une version semble s’imposer avant qu’un détail ne la fragilise. Celui qui parle possède ses raisons. Celui qui écoute également.

On croit comprendre. Puis on doute. Et progressivement une question autrement plus intéressante que celle de savoir qui a fait quoi s’impose : qui croire ?

« Les choses n’allaient faire qu’empirer, tant il est vrai que c’est toujours quand on croit avoir touché le fond qu’on découvre en réalité l’existence d’un palier supplémentaire à franchir dans l’horreur, la souffrance ou les ennuis – un palier dont on ne pouvait même pas avoir idée jusque-là et qui vient inopinément nous donner le coup de grâce. »

La parole suspecte

Dans Paradisi Gloria, tout passe par la parole. Elle raconte, arrange, accuse, protège. Elle permet de revenir sur ce qui a eu lieu et, parfois, de le transformer. Chacun semble porter sa propre histoire et chercher celui ou celle à qui la confier. Jusqu’à Zoé. Lorsqu’elle prend véritablement la parole, quelque chose change. le livre respire. La langue aussi. Elle devient plus immédiate, plus jeune, plus drôle parfois, presque insolente. Après des centaines de pages denses, sa voix surgit et réclame sa propre version. Et le lecteur sourit.

Mais une voix supplémentaire apporte-t-elle nécessairement davantage de vérité ?
C’est aussi ce que fait Paradisi Gloria à son lecteur : il l’oblige à écouter.
Longtemps. Attentivement. Et à accepter que comprendre ne signifie pas nécessairement savoir.

« Seul un malade peut en supporter un autre auprès de lui – et à supposer que l’amour soit jamais autre chose que cela : l’union condamnée de deux infirmes tâchant d’accorder sur quelque plan mystique ou simplement érotique les similitudes ou les discordances de leurs deux maladies. »

Le lecteur est-il un malade ?
Peut-être faut-il l’être pour s’engager dans un premier roman de 781 pages aussi dense. Tout n’y est pas parfaitement tenu. Il y a des longueurs. Certains détours auraient gagné à être raccourcis. La démesure qui constitue sa force peut aussi, par moments, devenir sa faiblesse. Mais l’investissement est vraiment récompensé. Parce qu’au-delà de la virtuosité, des secrets, des drames et des générations fracassées, Paradisi Gloria fait confiance au roman. À sa capacité d’embrasser plusieurs vies, plusieurs époques, plusieurs vérités. Et il fait confiance au lecteur, suffisamment pour lui demander d’accepter de s’y perdre avant de retrouver son chemin.

J’ai refermé ces 781 pages fatigué, bousculé et avec une furieuse envie d’en parler. C’est fait. Pour un premier roman, ce n’est déjà pas si mal.

Paradisi Gloria est publié aux éditions Le Cercle Ouvert

1 COMMENTAIRE

  1. J’ai été happée par ce roman envoûtant mais un peu déçue sur la fin où l’enjeu devient plus  » courant » … un père cruel avec son enfant parce qu’il a lui même subi les mêmes violences de la part du sien, tous les deux doutant de leur paternité.
    Et puis le journal de Greta qui, au final, ne dévoile rien.
    On reste sur ses interrogations…
    Mais l’écriture est magistrale. L’auteure impressionnante.

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