Jour 15 – Lundi
Imaginez une scène ordinaire dans un supermarché (si vous détestez cet endroit, c’est encore mieux. Si vous n’avez jamais franchi le seuil d’un supermarché, vous vivez une vie extra-ordinaire mais vous pourrez donc faire appel à votre imagination). Écrivez la scène au je, du personnage de votre choix.

Jour 15 — Ligne 9, côté vitrine
Dimanche. Je m’installe, dos droit, paupières encore froissées. Veste rouge, maquillage léger, sourire prêt-à-porter, mains posées à plat sur le tapis roulant. Ligne 9. Ma préférée. Près de la baie vitrée. Assez loin de la poissonnerie pour ne pas sentir l’odeur.
Il est 9h04. J’ai validé mon badge. Tapé mon mot de passe. Réglé la hauteur du fauteuil. Mis mon bip en route. Enchaîné les bonjours mécaniques, sur fond de néons froids et de musique de fond trop gaie.
La matinée avance à petits pas. Une vieille dame a mis six minutes pour ranger ses affaires. Elle s’excusait sans cesse. Ne pas souffler. Personne n’attend. Je lui ai dit de prendre son temps. Elle m’a touché la main en partant. Juste touché. Ça m’a tenue une heure.
Un homme impatient a levé les yeux au ciel parce que j’ai dû appeler un chef de rayon. Le code barre de ses yaourts ne passait pas. J’ai eu envie de lui tendre mon badge et de le laisser faire à ma place. Rester professionnelle. J’ai juste dit : « désolée, ça arrive. »
Et puis elle est arrivée.
Une petite fille, perchée sur la barre du caddie, robe à pois, tresses qui dansent. Sa mère déposait les articles méthodiquement. La gamine m’a regardée avec un sérieux d’adulte et m’a demandé :
— Tu dors ici la nuit ?
Je n’ai pas su quoi répondre. J’ai ri, elle aussi. Sa mère a rougi. J’ai rendu la monnaie. Elle a dit « merci madame la caissière ». Et j’ai eu envie de lui dire merci, à elle, de me voir.
Parfois, ce n’est pas le métier qui use. C’est l’invisibilité.
Midi et demi, je plie. Je sens le tissu de mon dos trempé, mes épaules comme rouillées. Je range mon tablier. Je passe au vestiaire. Je salue les collègues. Mécaniquement. Dans ma poche, j’ai glissé un ticket retrouvé. Sur lequel la petite avait dessiné un soleil au stylo bille.
Je le garde.
Pour les jours où les gens ne regardent même pas mon visage.
Du 14 juillet au 1er septembre, je participe au défi d'été 2025 de l'école Les mots : du petit plongeon au grand bain. Pas de visio, pas de rendez-vous à l'école, juste des mails réguliers, comme des cartes postales littéraires, qui vous invitent à écrire 15 minutes chaque jour.
Le programme de cette première semaine: Trempez un doigt dans la piscine, avec un premier désir d'écriture.

