Jour 16
Reprenez le texte d’hier et écrivez le à la troisième personne. Attention, le personnage qui parle est le même, vous ne faites pas entrer un autre personnage, c’est un peu comme un Alain Delon qui parle de lui à la troisième personne. Ce changement de voix oblige à élargir l’angle et surtout à ne pas être que dans la tête du personnage, mais dans les mouvements et le corps. Prenez le temps de comparer les deux textes afin d’éprouver par vous-même ce que l’une et l’autre des deux voix permettent. Je vous parlerai de cela jeudi dans le vocal mais je vous laisse expérimenter avant.
Jour 16 — Ligne 9, côté vitrine (vue de l’intérieur)
Dimanche matin. Elle s’installe, dos droit malgré les paupières encore froissées. Veste rouge, maquillage léger, sourire prêt-à-porter. Elle pose ses mains à plat sur le tapis roulant, comme on s’ancre dans la journée. Ligne 9. Sa préférée. Près de la baie vitrée. Assez loin de la poissonnerie pour échapper à l’odeur.
Il est 9h04. Elle a validé son badge, tapé son mot de passe, réglé la hauteur du fauteuil. Son bip est en route. Les bonjours mécaniques s’enchaînent, portés par les néons trop blancs et la musique trop gaie, celle qui tente de mettre de l’élan là où tout est ralenti.
Les heures avancent à petits pas. Une vieille dame a mis six minutes pour ranger ses affaires. Elle s’excusait sans cesse, s’embrouillait avec ses sacs. Elle était calme. Personne n’attendait derrière. Alors la caissière a soufflé pour deux. Elle lui a dit de prendre son temps. Et quand la main fripée est venue effleurer la sienne en partant, elle a senti une chaleur discrète lui remonter jusqu’au creux du cou. Ce simple contact l’a tenue une heure entière.
Plus tard, un homme pressé a levé les yeux au ciel. Il râlait. Le code-barres des yaourts ne passait pas. Elle a dû appeler un chef de rayon. Elle a eu envie de lui tendre son badge, de le laisser s’asseoir, entendre les bips, les remarques, les silences. Mais elle est restée droite. Elle a seulement dit: « Désolée, ça arrive », d’un ton calme. Presque doux.
Et puis, la petite est arrivée.
Perchée sur la barre du caddie, robe à pois, tresses qui dansent. Sa mère déposait les articles lentement, méthodiquement, comme si chaque geste méritait son temps. L’enfant, elle, fixait la caissière avec un sérieux déconcertant, avant de demander :
— Tu dors ici la nuit ?
Elle a souri. Elle aussi. Sa mère a rougi. Et quand la monnaie a glissé entre leurs mains, la voix fluette a dit : « Merci madame la caissière. »
Et quelque chose en elle s’est remis à battre. Parce qu’on l’avait vue.
Ce n’est pas tant le métier qui use. C’est l’invisibilité.
À midi et demi, elle a replié son corps dans le vestiaire. Elle a rangé son tablier, lentement, sentant l’humidité dans son dos, la raideur dans ses épaules. Elle a salué les collègues d’un signe vague. Croisé des regards sans les accrocher. Dans la poche de sa veste, un ticket de caisse plié. Retrouvé plus tôt sous son tapis. Dessus, un soleil au stylo bille, griffonné par la petite.
Elle l’a gardé.
Pour les jours blancs.
Les jours où même son reflet l’évite.
Du 14 juillet au 1er septembre, je participe au défi d'été 2025 de l'école Les mots : du petit plongeon au grand bain. Pas de visio, pas de rendez-vous à l'école, juste des mails réguliers, comme des cartes postales littéraires, qui vous invitent à écrire 15 minutes chaque jour.
Le programme de cette première semaine: Trempez un doigt dans la piscine, avec un premier désir d'écriture.

