Illska, le Mal – Eiríkur Örn Norddahl

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Illska

Dans le cadre des explorateurs de la rentrée littéraire 2015, j’ai eu la chance de lire « Illska, Le Mal », un roman islandais de Eirikur Orn Norddahl. Je remercie infiniment Lecteurs.com ainsi les éditions Métailié pour cette avant-première.

4 parties, 600 pages… de souffrance ! J’ai mis énormément de temps à le lire (beaucoup trop de temps !): mes sessions de lecture furent très nombreuses car elles ne dépassaient que rarement les 30 pages tellement ce roman est « spécial », extrêmement dense et demande une grande concentration pour tenter de garder le fil. L’auteur en a d’ailleurs conscience puisqu’il joue avec nous dans le début du livre et n’hésite pas à nous interpeller.

« Je sais que ce n’est pas très drôle de lire tout ça, mais ce n’est pas une raison pour vous aviser de baisser les bras. C’est important. C’est à vous que nous parlons ».

Il nous remotive aussi au début de la deuxième partie (p234) :

« Mais nous ferions sans doute mieux de commencer Illska, le Mal par le commencement même si le livre est passablement avancé, même si nous aurions dû commencer depuis longtemps ».

Il n’empêche, j’ai eu beaucoup de mal avec la construction plus que déroutante du roman (mélange incessant sans chronologie des sujets, des événements, des conversations), avec les très (trop ?) nombreux personnages, avec cette obsession du sexe (mais pourquoi être aussi explicite, quel est l’intérêt dans un tel roman ? Et pourquoi cette obsession sur l’anneau pénien ?) Mais à l’arrivée n’étant pas à une contradiction près je dis : chapeau l’artiste ! Cet auteur est un virtuose. Il nous secoue! Et cela fonctionne parfaitement : on est pris aux tripes, on est littéralement empoigné par ce texte!

Tout démarre semble-t-il avec une histoire d’amour « classique » entre Agnès qui doit rédiger une thèse sur les populismes en Europe et Omar, un jeune homme qui vivote dira-t-on. Mais très vite vient Arnor, un intellectuel nationaliste (néonazi) avec un grand charisme qui devient l’amant d’Agnès. Et puis arrive l’enfant, Snorri… d’Omar ? d’Arnor ? Cette relation amoureuse n’est pas de tout repos. Omar craque et part. Il fait un grand voyage assez macabre dans toute l’Europe sur les lieux de l’Holocauste qui se termine chez les parents d’Agnès en Lituanie. L’amour, la solitude, les responsabilités de parents…

A cette comédie amoureuse à 3 en Islande, l’auteur ajoute donc la Lituanie, pays où vivent les parents d’Agnès et où ont vécu les arrières grands parents de cette dernière. Il évoque surtout le massacre des juifs durant la seconde guerre mondiale… Sujet très lourd et traité sous une forme différente à l’habitude au travers de l’histoire familiale de Agnès. On apprend par exemple qu’un arrière grand-père d’Agnès a tué l’autre arrière grand-père. Le style est percutant, mordant, juste et surtout sans concession. Pas toujours évident à suivre mais très intéressant…

L’Holocauste, le fascisme, mais également les mouvements d’extrême droite actuels, la crise économique, l’auteur nous interpelle sans cesse et nous fait réfléchir sur les horreurs du passé… et les horreurs actuelles. C’est oppressant, écœurant même par moment. L’auteur réussit à merveille à faire passer son message grâce à une parfaite maitrise de la narration. En cela, Illska est un grand texte politique.

« Toute violence nous prive d’humanité. Que nous soyons celui qui frappe ou celui qui encaisse les coups ». A méditer…

En résumé, Illska, Le Mal est un roman aussi atypique qu’ambitieux qui va détonner dans cette rentrée littéraire. Il en devient donc un roman indispensable. Long et difficile à lire, je suis heureux d’en être venu à bout.

4/5

J’en profite aussi pour saluer ici l’excellent travail de Eric Boury, le traducteur de ce gros pavé islandais. On l’oublie souvent, mais si un roman étranger réussit, c’est aussi et avant tout grâce au talent et au travail de celui qui l’a francisé. Bravo Eric!

Quelques citations:

– Environ deux mille personnes ont trouvé la mort pendant l’écriture de ce livre. Ou plutôt deux cent mille. Six millions de Juifs. Dix-sept millions d’hommes, de femmes et d’enfants. Presque quatre-vingts millions d’être humains. Le monde ne sera plus jamais le même. Mais non, je rigole !

– Je sais que ce n’est pas très drôle de lire tout ça, mais ce n’est pas une raison pour vous aviser de baisser les bras. C’est important. C’est à vous que nous parlons.

– Deux à l’avant, deux à l’arrière et six millions dans… C’est le message de ce livre. Nous sommes le message de ce livre. Je m’efforce d’aller au cœur d’un certain nombre de choses. N’oublions pas Hiroshima, Auschwitz, Guernica, Pearl Harbour et Dresde

– La deuxième guerre mondiale nous a enseigné quelque chose, elle nous a appris l’oubli. A oublier de ne pas oublier. A ne pas oublier d’oublier de ne pas oublier. A ne pas laisser retomber la pâte. Agnès n’a jamais achevé sa blague. Henrikas s’est levé pour lui donner une gifle monumentale et elle est tombée de sa chaise.

– Je savais que les Français n’étaient absolument pas des malotrus, contrairement à ce qu’on m’avait dit, je savais qu’on m’avait menti – mais ce mensonge était enraciné en moi. Au fond, j’étais certain d’essuyer la colère de mon interlocuteur potentiel. J’ai tué le temps en me plongeant dans l’univers parallèle de Second Life.

– La Scandinavie, c’est comme la béarnaise et le glutamate de sodium. Elle n’a plus rien de mystérieux. L’Islande, c’est le tamarin allié à la citronnelle. Sauf que c’est de l’esbroufe.

– Un nuage de cendres planait dans l’atmosphère et bloquait les couloirs aériens comme la morve d’un rhume printanier encombrant les sinus de la voûte céleste (que dites-vous de cette petite métaphore ? pas mal non ?)

– Masza était connue pour son honnêteté et sa franchise : maintenant, tout cela devenait réel, c’était donc vrai. On ne pouvait qu’être fou de rage et de désespoir, abandonner son cœur aux griffes de la folie, les laisser le serrer jusqu’à ce que des larmes de sang sortent par tous les pores et jusqu’à tomber à genoux d’impuissance : désemparé.

– Il aimé Agnès – ce n’était pas un choix, mais une réalité, or, l’amour était une grâce qui ne supportait pas les limites. Et cette grâce exigeait qu’il se donne tout entier, sans aucune restriction. Mais c’était plus facile à dire qu’à faire. Peut-être n’y avait-il rien au monde de plus difficile que d’aimer. Ce n’est pas que tu risques de dévoiler ton sexe, en tout cas, pas dans l’immédiat. Tu n’as même pas encore appris à parler.

– Tu regardes et tu vois, écoute et entends, absorbes et perçois. Sinon, tu n’apprendrais rien, mais tout cela exige des efforts. Tes cinq sens monopolisent ton attention et te privent de la sérénité dont tu pourrais jouir pour te concentrer sur les problèmes éternels et les réponses ultimes. Or chacun de ses sens fait interférence avec les autres : tu commences à peine à écouter le chant d’un oiseau et voici que l’air te caresse les pieds, qu’un nuage aux formes étranges passe dans le ciel bleu lilas de l’été ou que papa marmonne en parlant de short et de café. Puis vient le murmure du fleuve, la brume de chaleur posée sur le pré et l’amour. Quand tu reviens à toi, l’oiseau s’est tu.

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1 COMMENTAIRE

  1. Je n’ai pas lu ce livre et ne sais pas si je le lirai. Mais en tous les cas, je trouve la chronique magnifique. Sont également appréciables les remerciements adressés au traducteur, personnage important que l’on oublie souvent.

  2. Un roman que l’on est content d’avoir lu. Difficile mais bien différent des lectures habituelles. Direct, souvent choquant mais réaliste et intelligent.

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