Haute-Folie Antoine Wauters

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Haute-Folie Antoine Wauters Gallimard
Haute-Folie Antoine Wauters Editions Gallimard

Une lumineuse traversée des ombres

Comment parler d’un texte qui, par sa langue éblouissante et sa structure si singulière m’a tant percuté, subjugué et ému ? Je pourrais (devrais ?) m’arrêter là. Me contenter de : lisez Haute-Folie. Vraiment. Vous ne serez pas déçu. Mais je suis un marcheur et « marcher est plus que marcher. C’est suivre un fil. Qui le suit patiemment finit peut-être par se trouver. »
Alors je me lance.

« La lâcheté, c’est faire ce que les autres attendent de nous et nous en tenir à ça. [… ] le courage, à l’inverse, c’est aller dans le dur de soi. Dans sa peine et sa joie. Entendre ce qu’il y a en nous et le suivre quel qu’en soit le prix. »

Un homélie en apesanteur

Le livre s’ouvre sur une scène sidérante. Le lecteur est marqué au fer rouge d’emblée. On suit Josef, personnage profondément humain, auquel il est difficile de ne pas s’attacher. Comment se construire quand les silences familiaux nous cachent la vérité ? Quand « c’est la peine qui lui prend la main » ? Ce qui frappe c’est la manière dont le récit semble flotter, suspendu entre ciel et terre. La narration épouse les méandres de la pensée, les éclats de mémoire, les surgissements du désir ou de la peur. On avance dans le livre comme dans un rêve, guidé par une voix intérieure qui chuchote plus qu’elle ne proclame. Il y a là une pudeur, une délicatesse rare, qui confère à l’ensemble une intensité d’autant plus bouleversante. Il s’agit de faire dialoguer l’intime et l’universel, d’explorer la condition humaine, la transmission, l’énigme de l’existence et la beauté fragile de la vie.

« La folie ? C’est le pays des souffrances qui n’ont plus nulle part où aller. »

L’éclat d’une voix singulière

La langue est d’une beauté prodigieuse. Elle s’élève, aérienne et grave, tissée de silences et de fulgurances. On retrouve ce style limpide, presque cristallin, qui n’est jamais synonyme de facilité. Au contraire : chaque mot semble pesé, chaque phrase ciselée, extrêmement travaillée, comme si l’auteur cherchait à atteindre la note juste, celle qui fait vibrer la corde sensible du lecteur. Sa prose est une respiration : phrases courtes, souvent fragmentaires, elliptiques, comme autant de battements du cœur ou de pensées interrompues, laissant une impression d’urgence douce, d’intimité fragile.

Antoine Wauters explore les territoires de la folie, les éprouve jusqu’à l’os mais il le fait sans pathos, sans jamais sombrer dans la caricature. À travers le destin de Josef, l’auteur interroge la frontière entre la raison et l’abîme, la lumière et la nuit, l’exil intérieur et la nécessité impérieuse de trouver un refuge dans les mots. Il ne diagnostique pas : il nous fait ressentir, habiter ce lieu où la souffrance devient langage, où l’écart à la norme ouvre une forme de vérité universelle.
Le texte avance à pas feutrés, ménageant ses effets, préférant la suggestion à l’explication, à l’image de tous les silences et non-dits familiaux… Cette approche, rare dans la littérature contemporaine, confère au texte une puissance singulière.

« Les gouffres ? Une guérison qui attend son heure, une lumière qui attend son envol. »

Un très grand texte

Il existe des livres qui sont moins lus que vécus, dont les phrases résonnent longtemps après qu’on en a refermé les pages. Avec Haute-Folie, Antoine Wauters poursuit et approfondit brillamment une œuvre littéraire marquée par une quête constante de vérité intime et d’intensité poétique. On a le sentiment d’avoir traversé une tempête douce, d’avoir été confronté à la violence du monde mais aussi à sa lumière.

Certes, la lecture est exigeante, déroutante même à de multiples reprises, car elle suppose de lâcher prise sur ses repères habituels. Mais précisément, c’est cette mise en danger, cette acceptation de l’inconfort qui fait toute la force de ce bref roman hors norme.

Antoine Wauters signe un très grand texte, poignant de bout en bout, singulier dans sa construction, à la frontière ténue entre la douleur et la grâce, entre la noirceur du monde et l’éclat fragile d’une âme qui cherche à respirer.
Il nous rappelle que, parfois, la littérature peut encore nous sauver de la nuit.

Haute-Folie est publié aux éditions Gallimard.

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