
Je l’attendais celui-ci. J’étais impatient de savoir : est-ce le retour aux sources ? Vaut-il un Grossir le ciel ? Un Glaise ? Un Plateau ? Du niveau de Né d’aucune femme ?
Ma réponse est oui ! Je vous explique.
La voix des invisibles
C’est une histoire de femmes, celle de Marie, mais aussi d’Anna, sa mère, sans oublier leurs maris respectifs Clément et Louis, qui font tourner « officiellement » la ferme des Vieilles Granges sur la commune des Herbiers. Et surtout de la Guerre, la der des Ders et la suivante, le poison des familles, la tueuse de rêves, la broyeuse du bonheur. C’est un roman de vies simples, d’une lignée ancrée dans la terre, traversé par le fracas de l’Histoire.
« Il y a autre chose que je ne parviendrai pas à oublier, quelque chose de terrible. Quand on est arrivés là-bas, il y avait des prairies, des taillis, des bois, des villages. Quand on est repartis, il n’y avait plus rien de tout ça. On avait ravagé le paysage, dressé des collines, creusé des cratères, et pas imaginer la douleur que c’était. »
La petite et sa ferme
Marie grandit dans l’ombre des prés et des bêtes. Les hommes, maris, fils, voisins, passent, emportés par la guerre ou la fatalité, mais la ferme demeure. Elle se développe même : davantage de bêtes, davantage de cultures, portée à l’instar de l’édifice familial à bout de bras par une lignée de femmes discrètes et fortes. La vie paysanne s’écoule ainsi, entre allégresse modeste et tragédies sourdes. le paysage et la nature sont les témoins silencieux des drames et des renaissances.
« Les parents sont des rochers sur lesquels les enfants s’accrochent jusqu’au bout, même devenus vieux à leur tour. Marie n’avait plus qu’un seul rocher de ce genre, et il était inconcevable qu’il puisse s’éroder. »
Une langue au cordeau
Chez Franck Bouysse, la beauté naît du peu. Sa plume, épurée et pudique, sans éclat ostentatoire, fait vibrer l’or et creuse à même l’intime une chair romanesque universelle. Pas de virtuosité vaine, mais une économie de mots, une parole sans fard, comme un chant murmuré, un Ave Maria à sa grand-mère. La progression, lente et méditative, sert l’immersion sensorielle. Dieu, la terre, les champs, les saisons, les liens familiaux sont enracinés dans le roman ; ils deviennent des personnages à part entière.
« C’est pire de se mentir que de mentir aux autres. Jamais ils n’arriveront à changer les « r » d’horreur pour les « n » d’honneur. Jamais. Ils le savent, tout comme moi, et ils en crèvent, tout comme moi. »
Franck Bouysse demeure un conteur rare, fidèle à ses terres intérieures : la ruralité, les silences, la force invisible des femmes. Entre toutes est un roman de la transmission, pudique et déchirant, enraciné dans l’intime, tendu vers l’universel. Il voulait parler d’une femme entre toutes : sa grand-mère. Il rend hommage à toutes les Marie de France, ces femmes silencieuses et fières, piliers oubliés de nos mémoires.
Entre toutes est publié aux éditions Albin Michel


