
Échappée belle sur les routes de France
Embarquer dans la vieille Renault 21 Nevada de Marie et Orso, c’est accepter un voyage sans boussole, sur les chemins de traverse, une fuite douce-amère après le choc d’un chagrin. Ils roulent sans plan préconçu, cherchant dans les musées insolites de France – du musée du Poids et mesures à celui du Pigeon – une façon détournée d’apprivoiser leur douleur.
On lit ce roman comme on croque un bonbon doudou : ça fond, ça rassure, ça réconforte après l’amertume. La légèreté apparente masque une profondeur plus tendre qu’il n’y paraît : derrière l’errance, il y a la pudeur d’une peine, et derrière l’humour, une manière élégante de dire le manque.
« Orso n’était pas inquiet. Il savait qu’une chanson en chassait une autre dans la playlist de leur vie composée par Marie, et il était prêt à subir le pire du son des années 80 pourvu que ça lui fasse plaisir. »
Un voyage initiatique
Marie et Orso forment un couple soudé par les blessures autant que par une complicité joyeuse. Leur road-trip se lit comme un rite de passage : fuir pour mieux se retrouver, détourner la douleur pour retrouver le goût du possible.
La France traversée par Victor Pouchet est une France anecdotique, ponctuée d’étapes farfelues. Ce n’est pas la grande fresque des paysages, mais une mosaïque de détails absurdes et attendrissants. On sourit fréquemment de cette fantaisie qui allège le propos, et parfois on se demande si cette légèreté n’est pas aussi une façon de tenir la gravité à distance.
« Il avait entendu quelque part que des scientifiques américains avaient réussi à prouver que la composition des larmes variait selon ce qui les avaient causées. Les larmes de tristesse n’étaient chimiquement pas les mêmes que les larmes de joie, qui n’avaient pas la même teneur en protéines que les larmes provoquées par la découpe d’un oignon, un petit doigt cassé ou l’écoute de récits de désespoir funèbre au petit déjeuner. »
Un ton singulier, entre humour et mélancolie
L’écriture de Victor Pouchet jubile, mais toujours avec délicatesse. Elle fait du bien sans tomber dans la mièvrerie, sans pathos. le va-et-vient entre scènes cocasses et élans mélancoliques est touchant.
Certaines trouvailles font mouche : l’idée que les larmes n’ont pas toutes la même composition, ou encore cette vision du moteur de voiture comme un continent étrange et indéchiffrable.
« Selon ses premières constatations, le moteur ressemblait à un moteur. C’est-à-dire, pour lui, à un continent complexe et étrange, dans lequel il était à la rigueur capable de reconnaître le réservoir du lave-vitre, et éventuellement quelque chose s’apparentant à la batterie – mais même de ça, il n’était pas certain. »
Voyage voyage est une parenthèse consolante, un court roman d’amour autant qu’un roman d’errance, une ode aux chemins de traverse qui n’entend pas guérir, mais accompagne, comme une chanson des années 80 fredonnée sur une route incertaine.
Bon voyage !
Voyage voyage de Victor Pouchet est publié aux éditions Gallimard dans l’excellente collection l’arbalète.


