
Trois jours dans la tempête
Un bowling. Pas n’importe lequel : un bon bowling. Celui dont les lettres ne clignotaient pas. Et ce fut plus fort qu’elle. Maud n’a pu résister. Pourtant elle croyait avoir tourné la page, elle pensait la blessure refermée. Victor Jestin ausculte dans La mauvaise joueuse l’addiction comme on scrute une faille : avec une lucidité brûlante et une tendresse inquiète, révélant la fragilité tapie sous la surface.
« J’ai eu envie. Sans doute aurais-je résisté si je m’étais trouvée moi aussi en voiture. Avec la vitesse, je n’aurais senti qu’une brève tentation, vite oubliée. Seulement j’étais à pied, dans un champ. J’ai enjambé le fossé. »
Rechute
Maud, la trentaine, comptable dans un bureau d’études en urbanisme, en Loire Atlantique, ne joue plus, ni aux échecs, ni aux cartes, ni à rien depuis des années. Mais il suffit d’un téléphone prêté, le sien étant tombé dans la cuvette des toilettes, d’une application anodine, familière de nos pouces, d’un accident de voiture, d’un délit de fuite, pour que le barrage rompe à nouveau. le jeu sucré et cruel devient le révélateur d’un manque plus profond, d’une soif ancienne. de nouveau, Maud replonge dans le cercle vicieux, avec la même fureur que jadis. Plus aucune maîtrise, jouer et surtout gagner deviennent une obsession. S’ensuivent trois jours d’une cavale effrénée, haletante, pour un retour mental et géographique dans l’enfance.
« Ils étaient contents. Ils me trouvaient formidable. Ils devaient se dire que je ferais une bonne mère. Ils ne savaient pas comme mes digues étaient sérieuses, comme je voulais qu’elles tiennent, quitte à donner des ordres aux enfants, de petits ordres soufflés avec le sourire, pour qu’ils s’acharnent, retiennent encore un peu la mer et notre dimanche. »
L’écriture de la tension
Comme précédemment, chez Victor Jestin, chaque phrase est tendue, précise, nerveuse. Son écriture épouse la fièvre de la narratrice : les pensées s’entrechoquent, les phrases claquent, s’interrompent, à la cadence de l’obsession. On retrouve cette urgence, ce souffle court, qui fait du roman une traversée sensorielle et mentale.
Après deux romans centrés sur des figures masculines, le romancier offre ici une voix féminine, dense, traversée de doutes et de forces mêlées. La solitude, déjà explorée dans L’homme qui danse, prend ici une teinte nouvelle : celle d’une femme en lutte contre ses propres démons, dans un monde qui la regarde sans voir.
« Maud, dans mauvaise joueuse, il y a mauvaise, le jeu te rend mauvaise, le jeu révèle le mal en toi, regarde-toi, ma chérie, regarde dans quel état tu te mets, tu dois t’arrêter, un jour sinon ce sera trop tard, tu sais, on peut faire des choses terribles par envie de jouer, par envie de gagner, pense aux guerres, aux dictateurs, aux bombes atomiques, de quoi est-ce que ça part, tout ça, à ton avis ? »
Le jeu, ici, agit comme une illusion douce-amère, un vertige qui console autant qu’il consume. le roman interroge, sans jamais juger, notre rapport à l’autre et cette frontière trouble entre le plaisir et la perte de soi. L’écrivain scrute l’intime, ausculte la vulnérabilité, et donne à voir la beauté paradoxale de ceux qui vacillent.
On aurait aimé que certaines pistes – la culpabilité, le mal-être, la pression sociale sur les femmes face à l’addiction – soient davantage explorées, que la réflexion sur les assignations genrées prenne plus d’ampleur : le roman, court, laisse parfois le lecteur sur le seuil de ces abîmes.
La mauvaise joueuse est un roman bref, incandescent, tendu comme un fil. Il laisse le lecteur suspendu, entre empathie et vertige, avec cette question lancinante : peut-on jamais cesser de jouer ? Victor Jestin ne donne pas de réponse, mais éclaire, avec une justesse troublante, la part d’ombre qui veille en chacun de nous.
La mauvaise joueuse est publié aux éditions Flammarion.


