Accueil Rentrée Littéraire Septembre 2025 Nourrices – Séverine Cressan

Nourrices – Séverine Cressan

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Nourrices Séverine Cressan Dalva
Nourrices Séverine Cressan Dalva

Les invisibles du lait

Sylvaine est nourrice. Nourrice à emporter, comme on dit. Elle travaille à domicile, n’a pas « besoin de quitter son homme ni son petit ». D’autres, plus isolées encore, sont nourrices sur lieu : elles vivent chez les familles et allaitent sur place. Toutes sont mères avant d’être nourrices, toutes troquent leur lait contre quelques pièces, leurs bras contre un peu de reconnaissance. Commerce du lait, trafic d’enfants, dépossession intime : Séverine Cressan donne chair à ces réalités invisibles dans un premier roman bouleversant.

« Elle doute : a-t-elle le droit de prendre ce qui est destiné à son fils pour le donner à un étranger ? Est-ce moral ? Est-ce juste ? Peut-elle vraiment disposer de son lait et le monnayer, comme on vend des courges ou des patates, des fagots de bois ou des bûches ? »

Solidarité, substitution et choix

Le roman se déploie dans un village rural, sans date ni repères précis. Ce hors-temps renforce la portée universelle du récit. Dans cette communauté gouvernée par la précarité, le lait maternel est une denrée aussi précieuse que convoitée. Sylvaine, à peine son jeune garçon sevré, accueille Gladie, une petite citadine fragile. Mais un soir, dans la forêt, elle découvre un bébé abandonné, accompagné d’un carnet énigmatique. Lorsque Gladie meurt subitement, Sylvaine décide de substituer les corps : le bébé de la forêt, l’enfant de lune, deviendra Gladie. Ce choix, à la fois instinctif et déchirant, soulève une vague de tensions morales, sociales, et fait ressurgir la solidarité discrète des nourrices.

« Après avoir louvoyé de bruissements en gémissements, la tempête s’est déchaînée aux premières heures de la nuit. Les bourrasques ont fait ployer une main invisible qui aurait voulu en éprouver la solidité. Les rafales se sont succédé, déversant dans leur sillon des trombes d’eau qui semblaient vouloir noyer le sol de leur afflux. »

Des femmes sans nom

Séverine Cressan donne la parole à ces femmes de l’ombre qui nourrissent les bébés des autres, au détriment de leur liberté. Dans cette société patriarcale, elles sont réduites à des instruments économiques, « de l’argent pour les hommes, les maîtres et les meneurs ».
Nourrices évite toute approche purement sociologique. Il s’attache avant tout aux tourments, aux gestes, aux élans du cœur. À travers les émotions de Sylvaine et le mystère de l’orpheline, l’autrice interroge subtilement : qu’est-ce qui, au-delà de l’argent, anime ces femmes à s’attacher à des enfants qui ne sont pas les leurs ?

« Sylvaine feuillette le livre qui est trésor indéchiffrable, contemple les tracés sinueux, les courbes et les déliés qui dessinent des arabesques mystérieuses. Elle n’a jamais appris à lire, ne peut donner voix à ces inscriptions qui semblent avoir été creusées par des insectes laborieux dans le papier rugueux. Elle sait que la solution de l’énigme qui l’a conduite à l’enfant de lune est incrustée dans ces sillons énigmatiques. »

Une langue poétique

L’écriture est sensorielle, charnelle, tendue entre crudité et lyrisme. La langue est incarnée, la nature omniprésente. Elle use, parfois jusqu’à l’excès, de métaphores, oscillant entre la rudesse du réel et un souffle poétique presque hypnotique. L’autrice privilégie les sensations, l’intimité des gestes maternels pour faire mouche.
Par instants, on pense à Franck Bouysse pour la rugosité des paysages, à Sandrine Collette pour les tensions morales.

Avec Nourrices, Séverine Cressan éclaire un pan oublié de la condition féminine, tout en célébrant la force, la résilience et l’humanité de ces femmes. Elle impose une voix littéraire singulière, féministe, sensorielle, puissante et poétique.
Un roman qui ne passera pas inaperçu dans la rentrée littéraire.

Nourrices est publié aux éditions Dalva.

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