
En état de siège
« L’angoisse monte de son ventre. Ne dit-on pas que la Sécurité d’État peut lire dans nos esprits ? Nos Chers Dirigeants, eux, c’est sûr, savent deviner les pensées… Yoon Gi l’a appris en primaire. »
Tout commence dans un stade. Yoon Gi assiste à une exécution publique. Des banderoles aux lettres rouges, « TOUS UNIS VERS UN AVENIR RADIEUX ! » flottent dans le ciel, l’ordre veille. Au coeur de cette scène macabre, la vie du jeune Yoon Gi bascule : une inconnue, une beauté foudroyante, un regard. Nous sommes en Corée du Nord. Là où l’amour est une mise en danger, où les sentiments doivent se dissimuler comme des délits. Là où penser autrement constitue un crime, et aimer hors des cases du songbun, le classement sociopolitique, une folie. Il applique donc la pensée inverse comme on le lui a appris. Cet amour est impossible.
« Se plaindre n’est pas digne d’un révolutionnaire. »
Mi Ran
Elle s’appelle Sung Mi Ran. Ils ont le même âge. C’est la cousine du délégué de classe. Il est fils d’une commerçante tout juste tolérée par le Parti, elle est issue d’un clan plus « pur ». Ils se rebellent, se voient en cachette. Leur amour, fiévreux et fragile, échappe aux regards. À travers leur histoire, se dévoile l’absurdité du pays dans lequel ils vivent : chaque geste peut être dénoncé, chaque parole retournée. Jusqu’au moment de bascule : l’exil forcé pour Yoon Gi ou la mort.
« Les autres pays n’ont pas de Chers Dirigeants pour les éclairer, tels des phares. Guidés par leur lumière, on est sûr d’aller dans la bonne direction. C’est la preuve que la Corée est le meilleur pays du monde. Yoon Gi et ses camarades le savent depuis l’enfance. »
Sous contrôle
Avec Nous n’avons rien à envier au reste du monde, Nicolas Gaudemet tisse une fiction immersive et haletante. À l’instar des très nombreux protagonistes, le lecteur se sent sans cesse surveillé, à la merci d’une délation. Une tension sourde, inattendue dans une histoire d’amour, à l’image de la parenthèse plus critique qui surgit en fin de roman.
L’écriture de Nicolas Gaudemet, vive, cinématographique et poétique, restitue à la fois l’oppression diffuse et la fulgurance des instants volés à l’Histoire. Les descriptions sont précises, le régime hante chaque chapitre, « ces Chers Dirigeants » revenant comme une litanie hypnotique. le regard adolescent de Yoon Gi, à la fois candide et lucide, donne à la fiction sa gravité intérieure : une conscience qui s’éveille dans un monde où le doute lui-même devient subversion. Comme dans La Fin des idoles, son premier roman, le désir affleure avec justesse et l’ironie vient troubler la lecture comme un contrepoint à la gravité des faits.
« La ruisseau serpente, où va-t-il ?
Vers le large sein de l’océan
Ton coeur s’envole, où va-t-il ?
Vers l’Etoile de notre Dirigeant bien-aimé »
Nous n’avons rien à envier au reste du monde est un récit d’initiation bref et tragique en cinq actes, un murmure d’amour dans un monde bâillonné. Parce qu’il rappelle qu’aimer, parfois, est déjà un acte de résistance.
Nous n’avons rien à envier au reste du monde est publié aux éditions de l’Observatoire


