
L’été des silences
Un été chez Jida, le premier roman de Lolita Sene, est une immersion intense et douloureuse dans l’intimité d’une famille d’origine kabyle installée dans le Sud de la France. On y suit Esther, enfant puis jeune femme, dont les vacances chez sa grand-mère Jida ravivent autant de souvenirs chaleureux que de blessures muettes. Au milieu des chants, des danses et d’une famille pléthorique, la fête masque des secrets lourdement gardés.
« Je me dis que ça n’est finalement que la suite logique de ce que je vis depuis des années – on ne veut pas que je parle, on ne veut pas m’écouter – ni ma mère, ni la famille, ni la justice. »
La force du tabou et du silence
Un été chez Jida aborde de front le thème difficile du silence familial et de la protection des abuseurs. le fils chéri, Ziri, incarne ce tabou intouchable, celui qu’on ne nomme pas mais que tous les regards protègent, y compris la grande figure de Jida. Matriarche protectrice et complice involontaire, elle incarne la complexité des liens familiaux : à la fois refuge et obstacle. Face à l’abus sexuel subi par Esther, la famille se tait, pour ne pas briser l’équilibre précaire des liens et des traditions. le récit éclaire avec justesse la violence du silence, la solitude de la victime et l’aveuglement collectif qui érigent l’omerta en règle familiale.
« Je découvre le besoin irrépressible d’écrire. D’abord des mondes candides où le danger n’existe pas, où il fait toujours soleil, où les petites filles portent des couettes et les garçons jouent aux billes. Je collectionne ces histoires, ça m’appartient, ça me rassure. »
Écriture ciselée, récit nécessaire
Lolita Sene adopte une langue incisive, qui fait ressentir avec force le tiraillement entre mémoire, identité et souffrance. Derrière la tendresse des souvenirs culinaires et des effluves orientales, l’autrice déroule le fil d’une violence intime, héritée du patriarcat et des non-dits. L’évocation des camps de harkis, du déclassement et de la difficulté à se reconstruire renforce la dimension sociale du roman, en écho à l’histoire des familles kabyles après la guerre d’Algérie.
À la fois sensuelle et frontale, la langue de Lolita Sene touche par sa franchise mais pèche parfois par excès d’explicite, fragilisant l’effet romanesque et tenant le lecteur à distance.
« Ici, on ferme les yeux et on murmure Maktoub en levant les mains au ciel. »
Un été chez Jida est un roman audacieux et salutaire, qui provoque et fait réfléchir le lecteur. Il offre une voix aux victimes et aux survivantes, tout en interrogeant sur le poids de la mémoire et la quête de liberté face au système familial. C’est reconnaître la nécessité de briser les silences, ceux des familles mais aussi de la société.
La lecture laisse en moi une impression paradoxale : celle d’une voix brisée mais puissante, essentielle à entendre, mais dont la frontalité a parfois empêché l’immersion.
Lu dans le cadre des 68 premières fois session 2025
Un été chez Jida est publié aux éditions Le Cherche Midi.


